présentation
presse
événements
critiques

    >>littérature
    >>images
divagations
hypermédias

    >>création
    >>enquête

revue
    >>numéros parus
    >>trouver la revue

contact
crédits
liens
 

Divagations

Cette rubrique présente de courts essais expérimentaux sur la fiction.

 

L'échappée belle (extraits) / par Pascal Boulanger (juillet 2009)
Animal-pubis de la DDT / par Daniel Cabanis (mai 2009)
La mise en voix malgré le texte / par David Christoffel (février 2009)
Mot d'ordres / par Yves di Manno (octobre 2008)
Le livre au temps des microcosmes / par David Christoffel (mai 2008)
Oui ou le dégoût / par Isabelle Zribi (avril 2008)

 

L'échappée belle (extraits)
par Pascal Boulanger (juillet 2009)

Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d’hommes. (Rimbaud)

Ces divagations suivent, à la lettre, celles nombreuses que nous pouvons lire dans la Bible. Elles prennent appui sur la traduction, de loin la meilleure, de Chouraqui. La Bible m’a toujours parlé pour me dire, entre autres choses, ceci : Dieu n’est pas soumis au temps et au rire des damnés. Et la mort de Dieu veut dire uniquement cela : des êtres ont décidé, en grand nombre, de ne plus croire en leur âme, en leur parole et en leur immortalité, de ne plus ressusciter d’entre les morts-vivants du ressentiment permanent.
Tant pis pour eux.
La poésie a servi Dieu pour la création et demeure attachée au divin et au sublime, sauf à céder, comme aujourd’hui, à l’asservissement du langage dans le bavardage.
La figure de l’exilé (le Christ) doit être envisagée comme champ de bataille. Ce champ de bataille n’est-il pas folie ? Dieu a choisi ce qui est réputé folie aux yeux du monde (Saint Paul).
Cette divagation est celle de la parole qui s’affirme en parlant.

Moteur :

délivrés les extasiés endieusés lévités stigmatisés graciés toujours plus retirés dérobés soulevés enlevés élevés à une coudée sur les arbres au sommet des tours à l’extrémité d’un pieu à mi-hauteur des nefs au-dessus des dalles des jardins et puis finalement épiés contrôlés enfermés châtiés brûlés jetés bouche bée dans le monde affolé halo de rosée nuit coupée fumée de fumée tout est fumée dans la foule immergée possédée hantée souillée de charniers mais si la haine est plus ancienne que l’amour dans le gluant glaiseux si l’arche de noé le châtré s’enroule frappée par la houle le doux remous de l’époux cajole la dent d’apolline

dans le jour la nuit s’étend je dors mais mon cœur est ailleurs vers les déserts les plus desséchés les mers les plus retirées et je passe tout entier de la veille au sommeil ne cesse de fuir les proches les reproches comme ici à el-bireh au nord de jérusalem après une journée de marche sans bâton ni sandale à combler les fossés niveler les ornières aménager les pistes à m’approcher des lanceurs de filets…………………………,

ohé !

touche la fange de mon manteau sur la route des rameaux ne reste pas en repos dans l’enceinte d’images saintes

qu’ils s’épient s’enfuient dans leur débris d’utopie leur réduit d’insomnie leur abri d’endormis leur gris-gris d’introvertis leur phobie leur philanthropie engloutis par la bile de l’abîme qu’ils scellent la pierre et me cherchent parmi ces bandelettes trempées d’aromates moi je suis vivant comme l’eau fuyante je remonte la vallée du cédron voici gesthsémani et leur manie d’abrutis voici des coups de pinceau trempé dans du lait de chaux voici l’éternel jugement qu’ils prononcent assis…………………..,

ohé !

prends et lis les plaquettes d’argile sur ces farouches falaises change ta force en te perdant

retour en haut de page

Animal-pubis de la DDT
par Daniel Cabanis (2 mai 2009)

Version n°1

image pubis n°1
Paul Vican / À QUOI SANCHO PENSAIT, VERS QUOI DON Q. PENCHAIT I
(avec l’aimable autorisation de la galerie Boncevot-Berval, Paris)

Entretien
Marcel Navas : Pubis, je sais; mais que signifie Animal-pubis, titre de ton exposition à la galerie Boncevot-Berval (comment va Rolande) ?
Paul Vican : (Elle va bien, elle prépare le deuxième volet de son projet Suite à la mort de Bella… non, je me trompe…) animal-pubis veut dire quelque chose de mon échec, au moins de ma difficulté, à approcher la DDT. Qui est-elle et a-t-elle un corps ? J’ai lu sur la question, mais ça ne dit rien. Le Quiche n’est pas un roman pastoral, alors quid de cette fille de ferme qui polarise le Chevalier en pure perte ? J’y ai réfléchi… sans arriver à conclure. Si la DDT est une ruse, elle est renarde. Dès lors, elle ne peut être une buse… donc elle est une muse. CQFD ! On peut même dire : la muse de service… Tout ça, invérifiable ! C’est le point opaque. Il n’existe pas de portrait sérieux de la DDT. Évidemment, de mon côté je crois avoir tant tiré cette affaire par les cheveux que le poil est venu avec, mais le problème est resté entier. Une muse à la ferme, au fin fond du Toboso, à quoi ça rime ?… Cette inviolable DDT avec son pubis en loup de carnaval, ça énerve ! On a envie de l’arracher. Désir rustique !
M N : Si tu veux. Je comprends que ça puisse troubler un type comme toi… disons, un peintre à pinceaux. Comment as-tu travaillé ? Y-a-t-il eu un défilé de modèles dans ton atelier (tu diras à Rolande que je n’ai pas fini mon texte Errant ou le sujet dispersible, qui est cette Bella) ?
P V : J’ai toujours fait agir des modèles. Pour le dessin, la main… l’œil, quoi ! (Bella était une amie de Rolande : ça ne change rien à l’animal).

Version n°2

image pubis n°2

Paul Vican / À quoi SANCHO PENSAIT, VERS QUOI DON Q. PENCHAIT II
(avec l’aimable autorisation de la galerie Boncevot-Berval, Paris)

Entretien
Marcel Navas : Si je te dis : Cette histoire de la Dulcinée, finalement c’est Toboso pour être vrai ! que réponds-tu, est-ce pertinent ou hors sujet (j’ignorais que Rolande avait une amie bestiale… qui est morte) ?
Paul Vican : Il est plaisant comme ça ton petit jeu de mot mais il sonne faux. On devrait accorder en genre et dire : La Dulcinée est Tobelzelle pour être vraie, ce qui n’a pas de sens. Trop bretzel, trop bossue ? On s’égare (Bella n’est pas encore morte, elle est juste malade et Rolande prépare déjà une sorte d’hommage collectif qu’on pourrait lui rendre).
M N : Soit. Dans La volonté de pousser, un essai qui traite de diverses exagérations ou plus exactement des diverses modalités exagératoires, bref de l’abus, Gaul-Dastier, donc, dans ce livre, prétend que le Sancho ne pense qu’à ça : la part d’ombre, le polygone obscur de la DDT dit-il, ça paraît délirant, et pourtant plausible. Gaul-Dastier est un penseur de l’excès, non du manque; un outrepasseur, non un frustré; aurais-tu été influencé par son approche (cette Bella m’intrigue; c’est une artiste) ?
P V : Le nom de ce Gaul-Dastier me dit vaguement rien. Je n’ai pas lu sa Volonté. Mais s’il pousse Sancho dans le même sens que moi, il est inutile que je le lise, nous sommes d’accord (Bella est une jeune artiste, la coqueluche de la galerie B-B. Malheureusement, elle est mourante).
M N : Sancho est réputé avoir une femme nommée Thérèse; pourquoi inclinerait-il vers la DDT (si je comprends bien, vous la laissez crever) ?
P V : Parce que Sancho, comme son nom l’indique (elle est incurable).

Version n°3

image pubis n°3

Paul Vican / À quoi SANCHO PENSAIT, VERS QUOI DON Q. PENCHAIT III
(avec l’aimable autorisation de la galerie Boncevot-Berval, Paris)

Entretien
Marcel Navas : L’amour courtois de nos jours est un peu court. Ou il est mort. Mais la figure de la Dame de mes pensées reste vivace… et le restera tant que mes pensées seront mes pensées, la chose est sûre… et que la corruption, le vice, en seront les ressorts. À imaginer Le Triste et son valet pervertis, celui-ci goguenard, l’autre la lance en dessous de la ceinture, les rend-on plus modernes (vas-tu me dire à la fin de quel mal souffre cette artiste sur la mort attendue de laquelle Rolande spécule) ?
Paul Vican : (Je te l’ai déjà dit : elle est atteinte d’une forme rare de la coqueluche) sans vouloir peiner nos bons amis des Cahiers des Hautes Études Cervantesques, il faut dire que Le Quiche est un roman bavard, et pourtant, que de non-dits qui clament la concupiscence des héros…
M N : C’est stupide ! Un roman est toujours le produit des déceptions de son lecteur. Ce qu’il n’y trouve pas n’y est pas. Il n’y a pas lieu de le déplorer. Toi qui t’évertues, le mot est un peu fort, à fixer sur la toile le pubis en majesté de la DDT, que dirais-tu si je me plaignais de ne pas y voir aussi ses genoux (la coqueluche, en principe on n’en meurt pas. Je consulte le professeur Darti à Cochin, je lui parlerai du cas de Bella).
P V : (L’idéal serait que tu parles de rien à personne et que tu te mêles de tes affaires) où en étions-nous avec le magnétisme animal DDTien ?
M N : Nulle part. Je restais hors de portée… (il est urgent de mobiliser : je vais alerter la presse, lancer une pétition d’art, on doit sauver Bella) !
P V : (Quoi ! tu veux censurer une jeune artiste émergente ?) il est fou.

Version n°4

image pubis n°4

Paul Vican / À quoi SANCHO PENSAIT, VERS QUOI DON Q. PENCHAIT IV
(avec l’aimable autorisation de la galerie Boncevot-Berval, Paris)

Entretien
Marcel Navas : Voyons les choses en face : la coqueluche, qu’est-ce que c’est, que peux-tu m’en dire ?… Je sais : tu as étudié aux Beaux-Arts de Perpignan, pas à la fac de médecine : et après ? Tu te prétends grand connaisseur de la gynécologie espagnole, tu dois bien avoir des lumières sur la french coqueluche (laissons en suspens la noire poilure de ta Dulcinée, on y reviendra plus tard) vas-y, parle, ne me cache rien.
Paul Vican : (Comment ça, plus tard ! Les gens d’Art-Prism attendent pour publier. Tu n’as toujours pas rendu la préface promise à Rolande, c’est désolant mais tans pis; maintenant tu veux reporter cet entretien; je te préviens : c’est la ruine définitive de ta crédibilité professionnelle) et encore un conseil, fiche la paix à Bella; si elle a choisi de travailler sa maladie comme une oeuvre, je ne vois pas ce tu peux trouver à y redire.
M N : (Ho ! l’arrogant barbouilleur qui veut me faire la leçon ! Le niais qui prend les irréalités de Cervantes pour ses désirs, et qui menace de me nuire ! Quelle tristesse d’être l’ami d’un idiot si futile !) et le fait est que ta peinture, dans l’immédiat, m’intéresse moins que la démarche de notre amie Bella. Idée géniale, de s’exposer dans une galerie en qualité de coqueluche fatale ! C’est pas toi qui l’aurais eue ! Je t’en aurais fait 50 feuillets pour le surlendemain. Rolande aurait été satisfaite… mais je ne veux pas que Bella meure… La coqueluche, c’est contagieux non ?
P V : Je crois que oui. Comme la rage, la tuberculose, le typhus. Sauf si on est vacciné (et ma DDT, qui sait si elle a pas eu une saleté de MST ?).

Version n°5

image pubis n°5

Paul Vican / À quoi SANCHO PENSAIT, VERS QUOI DON Q. PENCHAIT V
(avec l’aimable autorisation de la galerie Boncevot-Berval, Paris)

Entretien
Marcel Navas : (Laisse tomber la DDT !) si j’appréhende correctement la situation, elle est grave. Voilà ce qui arrive : nous avons affaire à une artiste qui doit avoir 18 ou 19 ans; elle est belle, elle est intelligente, elle est jeune, elle est une grande artiste… et elle va mourir. Le scandale est presque parfait. Comment en est-on arrivé là ? Quels complices sont ici à la manoeuvre pour conduire à la mort une innocente qui, j’en suis sér, ne désire que vivre, créer, faire l’amour plusieurs fois par jour et aller au restaurant ? Rolande est coupable ! ‚a ne fait aucun doute ! C’est elle qu’il faut pourfendre… et son associé Berval, que personne n’a jamais vu. Voilà les monstres ! Ils sont de mèche avec je ne sais quelle officine médicamenteuse… peut-être une multinationale pharmaceutique sur le point de lancer un nouveau vaccin… Oui, c’est ça : l’art ne rapportant plus que des gains symboliques, une autre cupidité les aura motivés. Ils ont instrumentalisé Bella pour que ses interminables quintes de toux et sa mort au finish filmées en vidéo assurent la promotion de leur vaccin.
Paul Vican : Stop ! Ça suffit ! C’est de la pure paranoïa-non-critique ! M N : Quoi ! Tu veux laisser Bella aux mains de ses assassins ! Traitre ! Bourreau d’art ! Tu croyais me donner le change avec tes pubis : raté !
P V : Bon, admettons que tu sois dans le vrai… Comment expliques-tu que Bella ait attrapé une coqueluche malgré sa couverture vaccinale ?
M N : Je crois qu’elle appartient à une secte qui refuse la vaccination.
P V : Ah ! je n’y avais pas pensé. Et Rolande lui a inoculé la bactérie ?

Version n°6

image pubis n°6

Paul Vican / À quoi SANCHO PENSAIT, VERS QUOI DON Q. PENCHAIT VI
(avec l’aimable autorisation de la galerie Boncevot-Berval, Paris)

Entretien
Marcel Navas : Rolande a toujours eu des accointances avec divers milieux médicaux. Son ex-mari, un chirurgien établi au Liechtenstein, a fait fortune en liposuçant au prix fort les kilos des duchesses locales et circonvoisines. Je suis amené à croire que ce bistouri en or a pu être approché par l’une de ces sectes dont la doctrine récuse tout recours à la médecine légale… et, enrégimenté par elle, il aura été prié de restituer au gourou les sommes rondelettes ponctionnées sur sa grosse clientèle. J’imagine que cet ex, si Rolande l’a sollicité, n’aura pas eu de difficulté à dénicher pour notre amie galeriste une jeune disciple pas vaccinée, et c’est tombé sur Bella; ensuite, l’infecter aura été un jeu d’enfant, et lui faire miroiter une fulgurante carrière artistique, un crime, rien de moins.
Paul Vican : Je comprends tout ! Marcel, tu es un prodige d’intuition, et un vrai visionnaire ! Quel bonheur d’être l’ami d’une intelligence si pénétrante ! Presque, tu me ferais peur… Ë présent, que faisons-nous ?
M N : Toi, rien. Demain tu retournes à la galerie B-B. Tu vois Rolande. Tu fais ton show. Tu te plains de l’immense insuccès de ton exposition animalière. Tu pleurniches la vie d’artiste… Et par moments tu tousses.
P V : Je tousse !? Comme si j’avais moi aussi la coqueluche ! Et Bella ?
M N : Je m’occupe, moi personnellement, de guérir la morbidezza de la sublima Bella. Tu vas me trouver son adresse. Je l’enlève ce soir-même avec ma vieille DS et nous filons aussitôt chez moi, à St-Beaulize dans l’Aveyron. Tu nous rejoindras dans quelques jours avec ta Fiat Panda.

retour en haut de page

La mise en voix malgré le texte
par David Christoffel (février 2009)

Avant de savoir s’il doit être oral et qui plus est s’il y a des questions de manière Et manière de le dire, d’abord, c’est qu’il y a un texte qui pose la question de la voix. Donc, même si c’est pour la diffracter, la défoncer parce que c’est souvent nécessaire, Sans aller jusqu’à parler d’interpellation (parce que je suis pas sérieux au point des déductions ontologiques qu’on a fini par y mettre), je veux quand même dire qu’il y a une résonance énonciative dans ce qui est écrit : donc, pas forcément une adresse puisqu’on a dit qu’elle pouvait être défoncée, mais une espèce de ton dans un certain rapport avec des registres différents et pour cause, des destinataires incertains. Alors, qu’est-ce qui se passe quand quelqu’un d’autre dit ce que j’ai écrit ? Bien sûr, quand même pas violation de vie privée, j’ai jamais dit que c’était tout à fait une lettre, ce serait pas du jeu. Bien sûr, ça pose quand même des questions, même si c’est un texte, est-ce que c’est bien à lui de dire ça. Donc, s’il y a un problème, c’est pas parce que c’est lui et, vous savez comme je suis – ou vous devez bien vous doutez : c’est pas le problème c’est – plutôt de savoir d’où il vient, lui, pour dire les choses comme ça.

(d’un ton qui se délecte d’être peaufiné) « Avant de savoir s’il doit être oral et qui plus est s’il y a des question de manière et manière de le dire, d’abord, c’est qu’il y a un texte qui pose la question de la voix. »

Vous voyez bien que le problème, quand les choses sont dites comme ça, ce n’est pas le problème qu’il s’agit de mon texte ou que ce n’est pas moi qui parle, c’est que ça ne dit pas la même chose. Au lieu de dire ce que ça dit, que ça le dit parce que c’est digne d’être dit, que ça ne le dirait pas si on était dans une société qui ne permet pas de dire des choses comme ça – et, rien qu’en disant ce genre de choses, ça commence à mentir. Parce qu’en plus, quand on dit les choses comme ça, on se met dans la peau d’un personnage. Alors, bien sûr, c’est pas un personnage à la Métastase : celui sans épaisseur psychologique mais dramatiquement plus calibré que ça et qui vient faire l’air de la colère parce que ça fait partie des numéros dans un opéra seria. Et c’est pas non plus un archétype même-pas-personnage genre Tamino qui n’a même pas de question d’épaisseur psychologique tellement il est plus symbolique que ça. C’est plutôt le genre qui en a vu d’autres, mais qui préfère rester dans une certaine sobriété pour, justement, servir le texte ‘alors qu’en fait, il montre qu’il en a compris toutes les subtilités : non pas pour la ramener, il a passé l’âge de la fausse modestie quand il jouait du Métastase, mais parce qu’il adapte son débit à l’intelligibilité du texte, de manière à ce que tous ceux qui l’écoutent puissent en profiter dans les meilleures conditions. Alors, c’est là que ça va pas du tout : bien sûr, j’exagère un peu, mais c’est pour faire vite et, bien sûr, si ça va vite, c’est pour pas trop que l’intelligibilité Mmm… Bien entendu de tous ! Miam. C’est quoi ce traquenard dans lequel la succulence doit régler son pas sur une intelligibilité qui dépendrait du soin qu’on met à dire le texte, soin qui plus est savamment distingué de l’adresse du texte lui-même – dont on a dit qu’elle pouvait être défoncé (donc rien à voir avec qui-en-a-vu-d’autres, parce que qui-en-a-vu-d’autres suppose que beaucoup trop égotique pour pouvoir être défoncé), dont en plus on a laissé entendre que, de toute façon, rien à voir avec Métastase ou les sales histoires de fait de passé l’âge de fausse modestie) – ça, c’était pour dire que le texte lui-même, par son emportement, peut se prendre au jeu d’une efficacité qui dépasse son intelligibilité et qui, sans l’intervention de porte-voix, relève du même problème, du traquenard de la succulence défraîchie pour les besoins de gloire des mises en voix hydratantes. Donc, hydratantes, comme c’est métaphorique genre presque-tapageur, je peux expliquer : personnage, sans aller jusqu’à Métastase ou Tamino, suffisamment personnage quand même pour que, bien conscient de sa clôture, dévoué à n’en faire souffrir personne, les aménagements en aération artificielle asphyxient notamment participent presqu’au fait que tout ça doit se dire dans une société qui, pourtant, permet de dire les choses seulement qu’elle n’a pas obligé.

retour en haut de page

Mot d'ordre
par Yves di Manno (octobre 2008)

J’ai déjà évoqué l’anecdote, dans une ébauche d’épilogue à Partitions, mais d’une manière trop lyrique sans doute et trop elliptique à la fois (ce n’est pas incompatible…) pour qu’on l’entende au sens qui nous requiert ici. Et puisque votre question s’y prête – je dirais presque : à merveille – je vais essayer aujourd’hui d’être plus clair, ou à défaut plus précis.

Les faits remontent à mon adolescence, durant ces mois où j’ai précisément mis le doigt dans l’engrenage, c’est-à-dire commencé à lire pour de bon – mais d’abord pour mon plaisir, sans astreinte particulière, avec le sentiment immédiat (j’ignore d’où il me venait) qu’une forme de liberté s’entrevoyait ou passait tout simplement à travers ces livres accumulés – ceux en tout cas où je sentais planer l’ombre portée d’un autre texte. Je ne me souviens plus, en revanche, ce qui m’avait précisément attiré vers l’ouvrage : savais-je déjà que Breton était l’auteur des Manifestes ? L’inventeur du surréalisme ? Ou m’en étais-je tout simplement remis à l’injonction parfaite de ce titre : Les Pas perdus – qui venait alors de paraître dans la collection « Idées », orné en couverture d’un portrait de l’auteur jeune (et solarisé, selon l’esthétique du moment) ? Toujours est-il que je l’acquis ce printemps-là, honnêtement ou non (je dois avouer avoir volé beaucoup de livres à cette époque, par impécuniosité bien sûr, mais aussi pour d’autres raisons, liées au sentiment d’illégalité que m’inspirait la lecture, à son caractère illicite et troublant). Et je fus aussitôt subjugué par l’intransigeance de l’auteur, le pouvoir incantatoire de sa parole et son élan vers je ne sais quel au-delà d’une prose dont je n’avais alors pas idée.

Je vous rappelle que Les Pas perdus, originellement paru en 1924, rassemble les premiers « essais » d’André Breton, antérieurs ou parallèles à la naissance du surréalisme. Ils ont pour la plupart conservé une fraîcheur et une violence sourde, écorchée, propres sans doute à la jeunesse, mais où l’on perçoit mieux qu’ailleurs l’origine de cet « infracassable noyau de nuit » qui devait durablement hanter l’auteur. Bien des textes dans ce volume allaient m’ouvrir des portes décisives : des pages sur Jarry, Apollinaire, Picabia, l’Entrée des médiums, la splendide et altière Confession dédaigneuse, à la mémoire de Vaché… Mais il y eut surtout pour moi, en ce début de printemps 1970, un texte bref, lapidairement intitulé Lâchez tout, qui déploie d’assez obscures circonvolutions, au fil de trois paragraphes : « Je ne me souviens pas d’avoir vécu ailleurs ; ceux qui disent m’avoir connu doivent se tromper. Mais non, ils ajoutent même qu’ils m’avaient cru mort. Vous avez raison de me rappeler à l’ordre. Après tout, qui parle  »… Et puis, abruptement, le texte semble tourner court et s’achève sur une série de mots d’ordre (ou de désordre) que je ne résiste pas au plaisir de vous recopier :

« Lâchez tout.
Lâchez Dada.
Lâchez votre femme, lâchez votre maîtresse.
Lâchez vos espérances et vos craintes.
Semez vos enfants au coin d’un bois.
Lâchez la proie pour l’ombre.
Lâchez au besoin une vie aisée, ce qu’on vous donne pour une situation d’avenir.
Partez sur les routes. »

Comment vous expliquer cela, presque quarante ans plus tard ? Il y avait, bien sûr, d’autres raisons – et des causes plus souterraines au geste que je m’apprêtais à accomplir. Mais puisque vous nous posez cette question d’une lecture qui aurait eu des retombées plus ou moins effectives dans nos vies « réelles », je me demande encore si j’aurais justement franchi ce pas irrémédiablement perdu, éperdu, sans l’incandescence que j’avais perçue derrière ces quelques lignes et dont l’éclat m’avait heurté comme une gifle – ou un fer chauffé à blanc. Quelque chose m’était brusquement révélé, et surtout intimé, à travers ce « Lâchez tout » dont je percevais confusément la gravité – et qui culminait dans cette ultime phrase où l’injonction se faisait plus pressante, plus concrète : Partez sur les routes.

Eh bien, c’est très exactement ce que je fis, obéissant à la violence du mot d’ordre, deux ou trois semaines après avoir lu Les Pas perdus. Lâchant effectivement la proie pour l’ombre, je partis un beau soir dans la nuit claire, quittant sans savoir même où j’allais diriger mes pas la demeure familiale – où je ne devais réapparaître que quinze jours plus tard, encadré par deux gendarmes : la poésie ayant définitivement pris le pas (sur l’ordre, les études – et tout le reste).

La littérature allait suivre – ou une destinée d’écriture plus secrète, mais marquée de la même fascination pour cette faille dont les mots savent inciser parfois, d’un geste d’extase ou d’effroi, la toile exsangue du réel.

Le livre au temps des microcosmes
par David Christoffel (mai 2008)

Pour patienter, on parlera d’île déserte. Après tout, faut bien que le trafic se poursuive. Faut pas s’leurrer et même pour maudire la France, faut manger de la désillusion. Alors, même si on sait que les îles désertes, avec tout le trafic, ça n’existe plus vraiment, comme c’est pour patienter, on parlera quand même des livres qu’on emmènerait.

Un bunker pour faire imploser le trafic et c’est formidable comme on y a retrouvé les conversations très bien aérées. C’est pour ça que ça bouchonne, on ne peut pas faire marche arrière et même si ça s’aère, le moment aéré par rien d’autre que cela est un moment non-saturé. Du coup, on peut avoir des moments aérés avec un peu n’importe qui. Il n’y a donc vraiment rien de narcissisant à faire ventilateur. À moins d’avec un peu d’imagination, arriver à s’en narcissiser quand même, on connaît de ces chouettes gens, ça faits des courants d’air agréables et, de là à dire glorieux, ça dépend de là où on parle du point de vue du bunker et si seulement c’est du trafic dont on peut à peine prétendre parler quand on reste à débattre de la politique du livre. Et, finalement, on parle d’un rien de la politique du livre, de la misère linguistique, des formes dominantes et tous les recours stylistiques de l’oppression / tout ce qu’il y peut y avoir de stratégies dans la moindre affirmation…

Nous nous étions disputés à propos d’un livre. Nous étions de ceux qui parlions de nos lectures. Nous étions pour autant et bien entendu très en désaccord avec les politiques du livre que la mauvaise générosité des gouvernements socialistes avait pu imaginer. Nous préférions converser à propos des membres du CNL qui, chaque fois qu’on les approchait, quand ils voulaient bien discuter, reconnaissaient que la générosité ne devrait pas être la question et devient la valeur quand il faut bien parler. C’est à peu près à ce moment là que nous n’avons plus autant parler des enjeux. La situation était telle et quelques menaces sur le CNL là-dessus, nous avons commencé à parler des livres qui nous importaient. Nous avons même un peu parlé d’île déserte, nous aurions pu tenir une rubrique. Et depuis que nous échangions des conseils de lecture, tous les adjectifs étaient permis pour parler des livres. Nous avions même pensé faire collection des épithètes les plus exotiques pour les offrir aux critiques qui avaient les lexiques les plus aventureux. Nous pensions bien pouvoir liquider les mauvais critères en en choisissant des insurmontables du genre des livres qui changent la vie et pourquoi en lire d’autres s’il devait s’agir de perdre le goût. Mais, comble d’arraisonnement, nous avions établi une liste des livres que nous pourrions emmener quand, enfin, nous allions sortir du trafic et payer le péage la preuve qu’il n’est pas le début d’autre chose plus que la fin pas pour de vrai en fait tout ça parce qu’il avait fallu dire « nous ».

De là à dire le machinal un langage et même les étouffements pourquoi pas des messages d’alerte et comme c’est de la faute de personne quand on sait à quel point les secours suffisent plus toujours
C’est adorable quand bascule en arrière des fois ne sachant quoi répondre peut faire tellement pas pour ça que perplexe à tous les coups exemplaire

J’aimerais mieux pas le côté modèle, si c’est pas quand on le cherche, c’es qu’il vaut mieux pas chercher, surtout pas vouloir, arrêter de respirer, voir c’que ça fait, c’est qu’il a triché, c’est bien connu, sinon, il aurait pas pu voir c’que ça fait

Après, la comparaison ne peut pas tenir, puisque ce n’est pas la question, elle fait des problèmes intéressants :

Dans le bunker, le pack de kro, c’est un carburant.
Alors que dans l’île déserte, le livre, c’est ‘en quelque sorte un carburant, mais avec une charge supplémentaire : un peu comme un dépendance à une espèce de révélation : on dit « espèce de » parce que, bien entendu, la révélation n’est plus le sujet : d’une part, ça reste la tension escomptée quand on parle « île déserte », d’autre part, il y a des chances pour que ce soit le genre à n’être plus le sujet quand il est question de politique du livre.

Ensuite, il faut faire une communication pour le colloque, un plaidoyer contre le procès l’histoire l’usinage la terminaison des sujets : « dans l’île déserte, un livre n’a pas d’heure : on pourra toujours faire de son mieux, ce qui pourra se monter dans la tête n’aura toujours pas de rapport, pas beaucoup d’importance : même en terme de mérite, comme la radio devra servir à rien, en tant que dispositif toujours, le livre sera bête, pas non-avenu, mais son élection, continentale, pourra toujours faire des élaborations intelligentes même, le dispositif médiatique creux si l’île déserte.

Dans le bunker, il y a la radio, il n’y a donc pas de colloque qui vaille”, le livre est donc un sujet de conversation comme les autres, on pourra instruire la séance < île déserte > et, à la place des rubriques, donc : un soirisme limite vaudevillesque de toute façon trop cimenté pour ça. Donc, l’archivage des soirées dans le bunker est un régime égalitaire, que la politique du livre en prenne de la graine des fois qu’à mieux le livre s’abstienne la gestion, la date est un mode d’indexation, l’île déserte le retranchement parce que mis à l’écart ce n’est plus pour discuter consentement et la date à laquelle la dangerosité aura égalisée le déserteur et l’archiviste. Alors, voilà tout : la menace mimétique, pour continuer, a bien dû commencer à se réaliser et, si la question n’est pas de savoir à quel moment, c’est bien qu’on ne sait toujours pas si c’est le tyran qui a parlé au moment où il a été question d’un livre.

Oui ou le dégoût
par Isabelle Zribi (avril 2008)

Depuis que j’ai lu Oui de Thomas Bernhard, aucun autre livre ne me plaît.

Certes, il m’a fallu calmer ma frénésie de lire, et me résigner à parcourir d’autres ouvrages, et pas des plus mauvais.

Mais quelque chose manque à ces livres, pourtant classés parmi le gratin des romans en vente.

Tout leur manque à vrai dire, et si je consens à m’y plonger, ils me tombent littéralement des mains et je les perds ou les oublie avant de les achever.

Moi qui ai l’habitude de consommer plusieurs livres par semaine, digestes ou indigestes, grands ou livres mineurs, désormais, aucun ne me parle, leur langue me semble caduque, les idées ou histoire qu’ils contiennent tombant en désuétude du fait de leur langue déjà morte.

Peut-être que le Oui de Thomas Bernhard m’a fait perdre le goût de la lecture, de la littérature, peut-être que le Oui de Thomas Bernhard a pour moi seule, et d’une certaine manière, résumé intensément la littérature, ou du moins ce que j’y trouve, et qu’après ce livre, aucun autre ne peut, non seulement rivaliser avec lui, mais plus grave, n’est encore de la littérature.

Pour la première fois, peut-être, je prends conscience que la littérature, malgré l’aspect ronflant de ce mot, qui porte directement à l’estomac, se doit d’être vivante, et ne vaut qu’à cette condition.

Plus essentiellement, je fais partie de ces quelques lecteurs qui attendent des livres non pas un oubli passager de soi, mais un changement radical, une chirurgie secrète et révolutionnaire. Pour devenir quoi, je l’ignore, mais devenir toujours plus artificiellement modifiée.

Et ce que j’attends de la littérature, de ce que je préfère nommer la fiction, pour éviter l’indigestion précisément, c’est que la langue devienne vivante, ce qu’elle n’est jamais dans la vie.

Dans la vie, la langue se borne le plus souvent à somnoler, et lorsqu’elle ne somnole pas, c’est la fiction qui en témoigne.

Mais les livres ont perdu leur vie, et la langue a donc entièrement perdu la sienne, dans le texte, ou dans la chair, tout cela à cause d’un seul livre, d’un Oui, Thomas Bernhard, 1978.

J’ai tenté de lire des Thomas Bernhard que je ne connaissais pas, mais je n’y ai puisé que du dégoût. Les livres de Thomas Bernhard me semblent après Oui, des clones imparfaits du livre que j’ai aimé. Il m’ont paru soudainement me montrer l’écriture de Thomas Bernard, sous un projecteur particulièrement cru et déprimant.

J’ai relu le Oui de Thomas Bernhard, même si je savais que je n’y retrouverai pas la vie éclatante qu’il m’avait injectée à la première lecture. Le début est tout simplement magnifique. Le narrateur nous confie vouloir livrer, déballer tout à trac, et sans le moindre ménagement, les symptômes d’altération de sa santé affective et mentale.

Comme dans un millier d’autres livres de Bernhard, le narrateur rencontre un double, qui est ici, féminin, la Persane, elle aussi complètement dévastée, et dont la santé affective et mentale déjà érodée menace de se dégrader, ceci, dès le début du livre.

Et cela ne manque pas. La rencontre entre le narrateur et la Persane n’y change rien et ne fait qu’empirer la santé mentale et affective de l’un et l’autre, contraints de ne plus se voir du fait du dégoût que leur inspire le reflet misérable, seul, et malheureux, qu’ils se renvoient l’un à l’autre.

Le livre dévoile progressivement une sorte d’énigme, quasiment de thriller, mais de thriller conjugal, psychologique, et on comprend peu à peu que le livre est celui d’un meurtre parfait, suicide assisté parfaitement réussi.

Et ce qui est étrange, ce qui est curieux, c’est que malgré bien des éléments qui évoquent incontestablement d’autres livres de Bernhard, le double, l’altération mentale, le non, le désespoir, jusqu’à la présence de l’agent immobilier, ce Oui de Thomas Bernhard produit un effet, que n’a aucun de ses livres.

Il crée un arrêt dans la lecture, éraflure, trait, césure.

Si bien qu’après ce Oui, qui, bien entendu, est un oui radical au non, et aussi un oui au non radical, il est impossible de lire encore, et pour un bon moment.