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Divagations
Cette rubrique présente de courts essais expérimentaux
sur la fiction.
Oui ou le dégoût / par
Isabelle Zribi (avril 2008)
Le livre au temps des microcosmes / par
David Christoffel (30 mai 2008)
Oui ou le dégoût
par Isabelle Zribi (avril 2008)
Depuis que j’ai lu Oui de Thomas Bernhard, aucun autre
livre ne me plaît.
Certes, il m’a fallu calmer ma frénésie de
lire, et me résigner à parcourir d’autres ouvrages,
et pas des plus mauvais.
Mais quelque chose manque à ces livres, pourtant classés
parmi le gratin des romans en vente.
Tout leur manque à vrai dire, et si je consens à
m’y plonger, ils me tombent littéralement des mains
et je les perds ou les oublie avant de les achever.
Moi qui ai l’habitude de consommer plusieurs livres par semaine,
digestes ou indigestes, grands ou livres mineurs, désormais,
aucun ne me parle, leur langue me semble caduque, les idées
ou histoire qu’ils contiennent tombant en désuétude
du fait de leur langue déjà morte.
Peut-être que le Oui de Thomas Bernhard m’a
fait perdre le goût de la lecture, de la littérature,
peut-être que le Oui de Thomas Bernhard a pour moi
seule, et d’une certaine manière, résumé
intensément la littérature, ou du moins ce
que j’y trouve, et qu’après ce livre, aucun autre
ne peut, non seulement rivaliser avec lui, mais plus grave, n’est
encore de la littérature.
Pour la première fois, peut-être, je prends conscience
que la littérature, malgré l’aspect ronflant
de ce mot, qui porte directement à l’estomac,
se doit d’être vivante, et ne vaut qu’à
cette condition.
Plus essentiellement, je fais partie de ces quelques lecteurs qui
attendent des livres non pas un oubli passager de soi, mais un changement
radical, une chirurgie secrète et révolutionnaire.
Pour devenir quoi, je l’ignore, mais devenir toujours plus
artificiellement modifiée.
Et ce que j’attends de la littérature, de ce que je
préfère nommer la fiction, pour éviter
l’indigestion précisément, c’est que la
langue devienne vivante, ce qu’elle n’est jamais dans
la vie.
Dans la vie, la langue se borne le plus souvent à somnoler,
et lorsqu’elle ne somnole pas, c’est la fiction qui
en témoigne.
Mais les livres ont perdu leur vie, et la langue a donc entièrement
perdu la sienne, dans le texte, ou dans la chair, tout cela à
cause d’un seul livre, d’un Oui, Thomas Bernhard,
1978.
J’ai tenté de lire des Thomas Bernhard que je ne connaissais
pas, mais je n’y ai puisé que du dégoût.
Les livres de Thomas Bernhard me semblent après Oui,
des clones imparfaits du livre que j’ai aimé. Il m’ont
paru soudainement me montrer l’écriture de Thomas Bernard,
sous un projecteur particulièrement cru et déprimant.
J’ai relu le Oui de Thomas Bernhard, même si
je savais que je n’y retrouverai pas la vie éclatante
qu’il m’avait injectée à la première
lecture. Le début est tout simplement magnifique. Le narrateur
nous confie vouloir livrer, déballer tout à trac,
et sans le moindre ménagement, les symptômes d’altération
de sa santé affective et mentale.
Comme dans un millier d’autres livres de Bernhard, le narrateur
rencontre un double, qui est ici, féminin, la Persane, elle
aussi complètement dévastée, et dont la santé
affective et mentale déjà érodée menace
de se dégrader, ceci, dès le début du livre.
Et cela ne manque pas. La rencontre entre le narrateur et la Persane
n’y change rien et ne fait qu’empirer la santé
mentale et affective de l’un et l’autre, contraints
de ne plus se voir du fait du dégoût que leur inspire
le reflet misérable, seul, et malheureux, qu’ils se
renvoient l’un à l’autre.
Le livre dévoile progressivement une sorte d’énigme,
quasiment de thriller, mais de thriller conjugal, psychologique,
et on comprend peu à peu que le livre est celui d’un
meurtre parfait, suicide assisté parfaitement réussi.
Et ce qui est étrange, ce qui est curieux, c’est que
malgré bien des éléments qui évoquent
incontestablement d’autres livres de Bernhard, le double,
l’altération mentale, le non, le désespoir,
jusqu’à la présence de l’agent immobilier,
ce Oui de Thomas Bernhard produit un effet, que n’a
aucun de ses livres.
Il crée un arrêt dans la lecture, éraflure,
trait, césure.
Si bien qu’après ce Oui, qui, bien entendu,
est un oui radical au non, et aussi un oui au non radical, il est
impossible de lire encore, et pour un bon moment.

Le livre au temps des microcosmes
par David Christoffel (30 mai 2008)
Pour patienter, on parlera d’île déserte. Après
tout, faut bien que le trafic se poursuive. Faut pas s’leurrer
et même pour maudire la France, faut manger de la désillusion.
Alors, même si on sait que les îles désertes,
avec tout le trafic, ça n’existe plus vraiment, comme
c’est pour patienter, on parlera quand même des livres
qu’on emmènerait.
Un bunker pour faire imploser le trafic et c’est formidable
comme on y a retrouvé les conversations très bien
aérées. C’est pour ça que ça bouchonne,
on ne peut pas faire marche arrière et même si ça
s’aère, le moment aéré par rien d’autre
que cela est un moment non-saturé. Du coup, on peut avoir
des moments aérés avec un peu n’importe qui.
Il n’y a donc vraiment rien de narcissisant à faire
ventilateur. À moins d’avec un peu d’imagination,
arriver à s’en narcissiser quand même, on connaît
de ces chouettes gens, ça faits des courants d’air
agréables et, de là à dire glorieux, ça
dépend de là où on parle du point de vue du
bunker et si seulement c’est du trafic dont on peut à
peine prétendre parler quand on reste à débattre
de la politique du livre. Et, finalement, on parle d’un rien
de la politique du livre, de la misère linguistique, des
formes dominantes et tous les recours stylistiques de l’oppression
/ tout ce qu’il y peut y avoir de stratégies dans la
moindre affirmation…
Nous nous étions disputés à propos d’un
livre. Nous étions de ceux qui parlions de nos lectures.
Nous étions pour autant et bien entendu très en désaccord
avec les politiques du livre que la mauvaise générosité
des gouvernements socialistes avait pu imaginer. Nous préférions
converser à propos des membres du CNL qui, chaque fois qu’on
les approchait, quand ils voulaient bien discuter, reconnaissaient
que la générosité ne devrait pas être
la question et devient la valeur quand il faut bien parler. C’est
à peu près à ce moment là que nous n’avons
plus autant parler des enjeux. La situation était telle et
quelques menaces sur le CNL là-dessus, nous avons commencé
à parler des livres qui nous importaient. Nous avons même
un peu parlé d’île déserte, nous aurions
pu tenir une rubrique. Et depuis que nous échangions des
conseils de lecture, tous les adjectifs étaient permis pour
parler des livres. Nous avions même pensé faire collection
des épithètes les plus exotiques pour les offrir aux
critiques qui avaient les lexiques les plus aventureux. Nous pensions
bien pouvoir liquider les mauvais critères en en choisissant
des insurmontables du genre des livres qui changent la vie et pourquoi
en lire d’autres s’il devait s’agir de perdre
le goût. Mais, comble d’arraisonnement, nous avions
établi une liste des livres que nous pourrions emmener quand,
enfin, nous allions sortir du trafic et payer le péage la
preuve qu’il n’est pas le début d’autre
chose plus que la fin pas pour de vrai en fait tout ça parce
qu’il avait fallu dire « nous ».
De là à dire le machinal un langage et même
les étouffements pourquoi pas des messages d’alerte
et comme c’est de la faute de personne quand on sait à
quel point les secours suffisent plus toujours
C’est adorable quand bascule en arrière des fois ne
sachant quoi répondre peut faire tellement pas pour ça
que perplexe à tous les coups exemplaire
J’aimerais mieux pas le côté modèle,
si c’est pas quand on le cherche, c’es qu’il vaut
mieux pas chercher, surtout pas vouloir, arrêter de respirer,
voir c’que ça fait, c’est qu’il a triché,
c’est bien connu, sinon, il aurait pas pu voir c’que
ça fait
Après, la comparaison ne peut pas tenir, puisque ce n’est
pas la question, elle fait des problèmes intéressants :
Dans le bunker, le pack de kro, c’est un carburant.
Alors que dans l’île déserte, le livre, c’est
‘en quelque sorte un carburant, mais avec une charge supplémentaire :
un peu comme un dépendance à une espèce de
révélation : on dit « espèce
de » parce que, bien entendu, la révélation
n’est plus le sujet : d’une part, ça reste
la tension escomptée quand on parle « île
déserte », d’autre part, il y a des chances
pour que ce soit le genre à n’être plus le sujet
quand il est question de politique du livre.
Ensuite, il faut faire une communication pour le colloque, un plaidoyer
contre le procès l’histoire l’usinage la terminaison
des sujets : « dans l’île déserte,
un livre n’a pas d’heure : on pourra toujours faire
de son mieux, ce qui pourra se monter dans la tête n’aura
toujours pas de rapport, pas beaucoup d’importance : même
en terme de mérite, comme la radio devra servir à
rien, en tant que dispositif toujours, le livre sera bête,
pas non-avenu, mais son élection, continentale, pourra toujours
faire des élaborations intelligentes même, le dispositif
médiatique creux si l’île déserte.
Dans le bunker, il y a la radio, il n’y a donc pas de colloque
qui vaille”, le livre est donc un sujet de conversation comme
les autres, on pourra instruire la séance < île
déserte > et, à la place des rubriques, donc :
un soirisme limite vaudevillesque de toute façon trop cimenté
pour ça. Donc, l’archivage des soirées dans
le bunker est un régime égalitaire, que la politique
du livre en prenne de la graine des fois qu’à mieux
le livre s’abstienne la gestion, la date est un mode d’indexation,
l’île déserte le retranchement parce que mis
à l’écart ce n’est plus pour discuter
consentement et la date à laquelle la dangerosité
aura égalisée le déserteur et l’archiviste.
Alors, voilà tout : la menace mimétique, pour continuer,
a bien dû commencer à se réaliser et, si la
question n’est pas de savoir à quel moment, c’est
bien qu’on ne sait toujours pas si c’est le tyran qui
a parlé au moment où il a été question
d’un livre.

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