présentation
presse
événements
critiques

    >>littérature
    >>images
divagations
hypermédias

    >>création
    >>enquête

revue
    >>numéros parus
    >>trouver la revue

contact
crédits
liens
 

tous les genres de la littérature contemporaine

2nd semestre 2007

 

 

Bavardages à l'heure du thé
par Aurélie Soulatges (décembre 2007)

Édité dans la collection « Récit », ce texte de Hans Magnus Enzensberger tient plutôt de la forme du journal (intime), rapportant lui-même des dialogues, essentiellement entre les deux personnages principaux.

Tout débute par une rencontre impromptue entre le narrateur, Joachim, et une vieille dame déambulant dans les rues, Joséphine, au moment où cette dernière est sur le point de se faire voler son sac à main. Cet événement, somme toute banal, devient prétexte à la fois à l’élaboration d’un journal tenu par Joachim et au commencement de visites hebdomadaires, à l'heure du thé et le mardi, à Joséphine.

De ces rencontres, les dialogues sont rapportés au fil des semaines entre la vieille dame, plutôt infecte, et un narrateur assez fade (« coincé », pour reprendre le terme de Joséphine).

Il y est question de pensées existentielles, toujours abordées de façon conflictuelle, mais également du passé, flou pour ne pas dire trouble, de Joséphine, lequel devient l’enjeu principal de la narration et des interrogations du narrateur.

Un livre dont la lecture n'est pas désagréable.

Hans Magnus Enzensberger, Joséphine et moi, traduit de l'allemand par Daniel Mirsky, Gallimard, collection « Récit », 2007, 146 pages, 15,50 €.

Ça tord
par Isabelle Zribi (décembre 2007)

Sator… inaugure avec éclat (un éclat sombre) la nouvelle collection « Donc » dirigée par Bernard Noël aux éditions Cadastre 8 zéro.
Ce recueil jette une lumière précieuse sur l’œuvre de Florence Pazzottu, dont seule une infime partie a été publiée. Incluant en effet des textes inédits, écrits il y a plus de vingt ans, il apporte au lecteur des éléments nouveaux tant sur le travail de l’écrivain que sur le cheminement de la narratrice (si tant est que l’on puisse nommer ainsi le je de la poésie).

Le livre se fait traversée de neuf heures (précédées d’un prologue), la première étant minuit, qui tiennent de neuf cercles infernaux. Allongée, dans une solitude totale, la narratrice du livre se livre sur elle-même à des tortures dignes des abords du Styx. Elle est jetée dans le trouble de cauchemars, de scènes imaginaires, hantée par « l’homme du noir », qui vient lui distiller récits et pensées de mort. Cette figure présente dans l’ensemble du livre dit se nommer Cerbère (ou plutôt Servère), et fait penser également à la figure inquiétante du cauchemar du célèbre tableau de Füssli.

Comme dans ce tableau, accroupi sur elle, le cauchemar éveillé écrase sans vergogne le corps de la narratrice. Le thème de l’incarnation, envisagé depuis son négatif, l’absence de corps, constitue en effet le véritable leitmotiv du texte. Si le corps et ses supplices imaginaires sont récurrents, c’est pour mieux en effet le réduire, l’anéantir, le déchiqueter, le transformer en chose, le changer en poussière, en résidus. Ainsi, la narratrice se voit menacée de se changer en feuille d’automne puis en poussière (2e heure), d’avoir le visage rongé par le mot FOURMI (3e heure), d’être détruite par des insectes, immolée, piétinée (4e heure), empoisonnée (9e heure)… Il semble que le corps a peine à ne pas être constamment rongé par les mots, comme si ennemis, ils ne pouvait pas le soutenir. C’est là peut-être, dans cet équilibre introuvable, que ce texte s’enracine et trouve toute sa puissance.

Florence Pazzottu, Sator…, Cadastre 8 zéro éditeur, collection « Donc », 2007, 85 pages, 12 €.

La révolution permanente
par Mathias Lavin (décembre 2007)

Je ne suis pas certain d’avoir lu l’intégralité du roman de Mark Z. Danielewski, O révolutions, mais j’apprécie de l’avoir sur ma table, de l’ouvrir, le feuilleter, en lire huit pages, le retourner, en lire à nouveau huit pages, et me dire que je le reprendrai plus tard. Ceux qui ont simplement vu le livre me comprendront, pour les autres il faut préciser combien O révolutions constitue un objet singulier, déroutant et fascinant.
Tout d’abord, le récit doit se lire par les deux bouts, d’un côté le périple de Sam, de l’autre celui de Hailey, deux adolescents qui, après leur rencontre foudroyante, traversent les États-Unis sans trop savoir quel est le but de leur voyage. Le texte suit la traversée épique de ces apprentis Bonnie et Clyde, de section de huit pages en section de huit pages, en invitant le lecteur à retourner sans cesse le volume (et à lui faire opérer ainsi une « révolution » copernicienne) pour suivre le point de vue de l’un puis de l’autre des protagonistes transcrit dans une langue fortement imagée et pleine de néologismes que le texte français essaie de transcrire avec inventivité. Par ailleurs, chacun des récits est accompagné d’un ensemble de dates, de citations, de faits historiques, baptisés par l’auteur des « chronomosaïques » qui commencent avec l’abolition de l’esclavage et se terminent par l’assassinat de Kennedy.
Plus encore, ces deux récits, doublés par leur marge de « chrono », tiennent sur 360 pages, contenant chacune 360 mots, à quoi s’ajoutent des variations chromatiques attachées à certaines lettres, un jeu sur la taille de la police, etc, qui apporte une séduction visuelle au caractère touffu de l’intrigue. Comme le précise l’auteur : « au début, les deux héros se connaissent à peine. Ils ne pensent encore qu’à eux. Leur ego domine. Leurs voix, leurs pensées ne se mélangent pas. Lentement, ils vont aller vers l’autre et leur ego va diminuer, les deux récits vont occuper le même volume, sur la page : pas l’un ou l’autre mais les deux, en même temps. Ils s’écoutent, ils s’entendent, ils partagent. Les couleurs se mélangent, vert et or, la relation devient fusionnelle. »
À cette description, il convient d’ajouter que le chemin tracé à travers le livre se veut aussi topologique, dessinant le territoire mental de l’Amérique à travers un foisonnement de références livresques et cinématographiques, en même temps qu’archéologique, en retraçant l’histoire du pays, et incidemment du monde, depuis le milieu du XIXe siècle. O révolutions, par sa forme circulaire, témoigne ainsi de son ambition proprement insensée de faire monde, en un hybride monstrueux entre Hugo, Faulkner, l’Oulipo, et David Lynch. À l’heure du livre virtuel, Danielewski produit un superbe objet qui cherche, sans nostalgie aucune, à donner toute sa force d’invention à l’objet livre et au pouvoir démiurgique de la fiction.

Mark Z. Danielewski, O révolutions, traduit de l’américain par Claro, Denoël, 2007, 360 pages, 25 €.

Un(e) livre de chair
par Aurélie Soulatges (décembre 2007)

Après Mouvement par la fin, Philippe Rahmy signe ici son deuxième livre aux éditions Cheyne. Demeure le corps, sous-titré « Chant d’exécration », s’inscrit dans la lignée du premier ouvrage, où le corps, omniprésent, constitue la matière même du livre.
L’auteur, qui souffre depuis sa naissance de la maladie des os de verre, même lorsqu’il fait état de cette dernière, n’en établit ni le diagnostic, ni le compte rendu objectif. Nulle complaisance ni appel à compassion de la part du lecteur, la première phrase donne d’ailleurs le ton : « va te faire foutre », sans que l’on puisse néanmoins déterminer avec certitude à qui s’adresse l’invective. Plus loin encore : « je te hais de préférer ma souffrance à la tienne ». Demeure le corps n’est pas une œuvre morale, et c’est tant mieux. Le corps est ici la chair mise à nue du texte et ce dernier provient directement du corps souffrant, réalité contre laquelle s’insurge Philippe Rahmy : « je n’accepte pas de payer le prix en chair ».
Le lien avec Artaud est inévitable. Que l’on songe à la définition de la cruauté artaudienne dans le sens d’appétit de vie, de rigueur cosmique et de nécessité implacable, ou que l’on évoque l’interférence entre corps et œuvre : « j’ai été malade tout ma vie, nous dit Artaud, et je ne demande qu’à continuer ».

Parallèlement, Philippe Rahmy a créé un vidéolivre1, « la forme nouvelle du texte pensé pour/par Internet » et dont les premières images représentent des bouches, cousues, affirmant d’emblée la difficulté à dire et le lien entre corps et parole. La plupart des images sont fixes, l’utilisation du noir et blanc prédomine au milieu de cris, murmures, fredonnements, lectures à voix posée, bruits stridents, pendant que la vidéo s’attarde sur plusieurs figures : celle de la pieuvre, qui symbolise la monstruosité, de la main qui se contorsionne en des mouvements évoquant une araignée, ou de l’assiette contenant un amoncellement d’os telle une nature morte ou la représentation d’un corps qui cherche à s’unifier, à se reconstruire (encore Artaud !). On notera que la première phrase, fredonnée dans la vidéo, est également celle sur laquelle débute Mouvement par la fin (« Un portrait de la douleur »), son premier livre, rendant compte d’une unité vers laquelle tendent le corps et ses différentes œuvres.
Demeure le corps fait partie de ces livres essentiels, dont l’écriture précieuse, précise, dense et crue à la fois, nous laisse une impression fulgurante.

1. Vidéolivre a été pensé pour Joë Bousquet, écrivain qui, blessé à la fin de la Première Guerre mondiale alors qu’il 21 ans, resta paralysé à hauteur des pectoraux, perdit l'usage de ses membres inférieurs et passa le reste de sa vie alité, dans une chambre dont les volets étaient clos en permanence.

Philippe Rahmy, Demeure le corps, Cheyne éditeur, collection « Grands fonds », deuxième trimestre 2007, 64 pages, 14,50 €.

Lignes de fuite kafkaïennes
par Mathias Lavin (novembre 2007)

Saluons d’abord la création des nouvelles éditions Lignes, après l’abandon de la revue et collection du même nom chez Léo Scheer. Leur directeur, Michel Surya, continue sa ligne éditoriale exigeante en publiant, notamment, la quatrième partie de sa série « De la domination » (Portrait de l’intermittent du spectacle en supplétif de la domination), ainsi qu’un revigorant essai d’Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom ? (pour le détail, voir le site : http://www.editions-lignes.com/). Parmi ces nouveautés, je voudrais évoquer surtout ces Soixante-cinq rêves de Franz Kafka qui regroupent quatre textes de Félix Guattari en un bref volume d’aspect élégant.

Le titre du recueil est en fait celui du premier article qui se lance dans une recension fine des rêves de Kafka prélevés dans le Journal et les Lettres (« les premiers des chefs-d’œuvre »). Le psychanalyste que fut Guattari ne pouvait guère rester insensible à une telle matière mais, comme on peut l’attendre de la part du co-signataire de L’anti-Œdipe, la démarche cherche à se démarquer de la perspective freudienne. Peu d’interprétation, aucune référence au cadre familial ni aux névroses supposées de l’auteur, Guattari s’intéresse d’abord à ce qu’il appelle le « règne des processus créateurs antagonistes à l’ordre établi des significations. Processus de production d’une subjectivité mutante, porteuse de potentialités susceptibles d’enrichissements indéfinis. » Pas de déchiffrement donc, mais plutôt une description de la façon dont les rêves appartiennent de façon substantielle à l’œuvre. Kafka mentionne dans son Journal que sa vie s’apparente à un rêve et Guattari remarque que, dans le même temps, l’écrivain rêvait comme il écrivait. Une fois écrit, le rêve fait partie du matériau littéraire qui n’a de cesse de transformer, de passer d’un support à l’autre, sans limitation. Cet intérêt porté aux rêves, qui apparaissent comme autant de proses minuscules, est aussi un moyen de rappeler la dimension ouverte de l’œuvre de Kafka, au-delà des manipulations des textes (aujourd’hui bien connues) et du mythe du personnage de Kafka, ce qui est aussi une façon de rester fidèle au projet annoncé en ouverte du Kafka, pour une littérature, signé avec Deleuze en 1975 : « nous ne croyons qu’à une ou des machines de Kafka, qui ne sont ni structure, ni fantasme. Nous ne croyons qu’à une expérimentation de Kafka, sans interprétation, ni signifiance. »

C’est à telle expérimentation que se livre le texte le plus inattendu du volume : « Projet pour un film de Franz Kafka ». Il s’agit bien d’un film « de » Franz Kafka. Que serait un film signé par l’auteur du Procès se demande en effet Guattari ? C’est-à-dire que deviendrait le cinéma une fois transformé par la « machine d’écriture » Kafka ? Le projet regroupe des éléments variés : une note d’attention prometteuse, un protocole de répétitions et de questionnement collectif (où l’on croise Jean-Pierre Léaud comme une incarnation possible de K. plus spécifiquement chargé d’un type de geste), des indications de lieu, des bribes de dialogues. « Ce qui intéressait Kafka, et qui devrait nous intéresser au cinéma, ce ne sont pas les caractères, les intrigues, mais des systèmes d’intensité, des gestes, des reflets, des regards – par exemple un visage derrière une fenêtre, des attitudes, des sensations, des changements dans le pesanteur... ». Un rêve de cinéma en somme.

Félix Guattari, Soixante-cinq rêves de Franz Kafka, Lignes, 2007, 62 pages, 10 €.

La voix blanche
par Isabelle Zribi (novembre 2007)

À l’heure de la rentrée littéraire, il est peu question du bel Acte inconnu de Novarina. Pourtant, c’est un des très beaux textes parus cet automne. Comme toujours, on commence ce livre de théâtre par une source d’étonnement :
« 1. Vivier des noms. Le Déséquilibriste : »

Cela ne fait qu’annoncer la suite, où ce qui est tu, destiné à demeurer sur la page – didascalies, noms des personnages – est mis en exergue, voire constitue la clef du texte. Tous les grands thèmes de Novarina sont abordés dans un immense ballet de mots se heurtant, se culbutant et se chevauchant : la vie, la mort ; tableau noir et métaphysique de l’humanité, de sorte que la déshumanisation semble être la le seule échappatoire à notre misérable condition ; sans oublier la parole à libérer du A à Z de sa grammaire et à rattacher de façon première au corps. On notera une liste magnifique – dont Novarina est un des maîtres contemporains – claire reprise, sur un autre mode, de la liste célèbre des peuples de Bernard Heidsieck semblant mixée à du Henri Michaux : « Quatre-vingt-dix-sept mille soixante-dix-huit ans plus tard l’humanité entre en marche : les Suèves, les Suévites, les Sarmates, les Daces, les Altaïques, les Gètes, les Petchenèques, les Ougriens, les Algobraves, les Hiérules, les Skires, les Zoumistes, les Ruges, les Obodrithes, les Pipinides, les Varègues, les Pructènes, les Gépides, les Noubards […] ».

En conclusion, cette interrogation : eu égard à la part blanche, la part de silence – mais de silence parlé – des textes de théâtre de Novarina, on peut se demander quelle serait leur mise en scène idéale : obscurité de la salle de théâtre ou phosphorescence de la seule page du livre ? Il est à noter que cette voix blanche, de plus en plus capitale dans les textes de Novarina, est d’autant plus curieuse que dans le discours, tout semble aller vers une parole physique, incarnée au maximum, secrétée plutôt qu’énoncée. Les textes de Novarina semblent crier en réalité vers un troisième lieu, demeurant toujours dans les limbes de l’impossible, entre la page et la scène, liant en un corps glorieux et incertain l’incarnation et le livre.

Valère Novarina, L’acte inconnu, P.O.L, août 2007, 180 pages, 14 €.

Servitude volontaire
par Mathias Lavin (octobre 2007)

Il y a quelques années, Michel Surya publiait un pamphlet intitulé Portrait de l’intellectuel en animal de compagnie, Lydie Salvayre reprend aujourd’hui un programme similaire sous une forme romanesque. Le point de départ de sa fiction repose sur un argument simple : une romancière est engagée par le magnat mondial du Burger, le nommé Tobold, pour écrire son hagiographie qu’il baptise sobrement son « évangile ». Le postulat inverse en somme celui d’une comédie hollywoodienne des années 1930 ; il ne s’agit pas d’un être candide qui découvre peu à peu la corruption du monde social – et les éventuelles valeurs de solidarité qui peuvent y subsister malgré tout – mais d’une écrivain désabusée qui accepte ce travail inédit pour enfin gagner de l’argent en dépit du dégoût que lui inspire celui qui l’emploie. Le récit est mené à grand train, avec beaucoup de verve et de truculence, entre soirées de la jet set, délire mégalomaniaque, passages de Sharon Stone ou de Bill Gates (laissons découvrir l’anecdote), et petite faiblesse attendue chez celui qui se présente comme un bloc d’arrogance et d’omnipotence. Heureusement, l’auteure nous dispense d’une morale où l’ultra-milliardaire s’avèrerait humain malgré tout – sa « conversion » in fine aux causes humanitaires achève de le rendre définitivement inhumain.

Le roman se place davantage dans la filiation de Rabelais que de Marx ou de l’école de Francfort ; ce n’est pas la justesse critique qui importe mais l’exagération du trait, fortement caricatural, utilisé pour décrire Tobold, ancien proxénète devenu roi du fast food, et incidemment quasi maître du monde, ainsi que sa femme Cindy, souffre-douleur quotidien, le chien Down Jones, et Barjonas le fidèle associé glacial et servile. En effet, plutôt que de chercher l’analyse serrée de l’état du monde, Lydie Salvayre s’interroge sur la place réservée à l’écrivain dans le monde du Libre Marché. Sans doute travaille-t-elle à partir d’une sorte de nostalgie de l’écrivain engagé dont son personnage assume le deuil de façon négative. Plus encore, c’est à la compréhension d’un phénomène récent que le livre s’attache, même si ce n’est peut-être pas son projet direct : comment les intellectuels ou les écrivains en viennent à flatter le pouvoir en un geste de servitude volontaire dont ils espèrent récupérer les bénéfices. La domination des idées réactionnaires sur la société française depuis des années, dont les événements récents ont montré tout à la fois la profondeur et l’aggravation, n’est évidemment pas restée sans conséquences sur le monde des lettres. Et c’est de bien de cela dont il est question dans le livre : la domination des oligarques mondiaux possède pour corollaire l’existence de larbins à plumes, qu’ils s’appellent Glucksman, Ruffin, Gallo ou Reza (et autres, les noms ne manquent pas). Salvayre offre ainsi un portrait acide de ceux qui ont renié leur dernier principe pour venir ronger l’os offert par les maîtres et qu’une telle promiscuité ne peut laisser indemne.

Lydie Salvayre, Portrait de l’écrivain en animal domestique, Seuil, collection « Fiction & Cie », 23 août 2007, 235 pages, 18 €.

Les incertitudes de la reine
par Isabelle Zribi (août 2007)

Le titre du dernier livre de Pascale Petit invite à sa lecture ; à entrer puis à sortir du cercle dans lequel il nous entraînera. Aussi, le titre est-il une promesse : celle d’une véritable expérience, ce que devrait toujours être la lecture. Le livre la remplit largement. Une fois entré dans le cercle du livre, on se trouve aux prises avec trois personnages, trois figures, qui semblent tout à la fois curieuses et familières. Le roi, la reine et… le coiffeur. Sur un mode de journal intime de chacun, de lettres, ou de bouillons de lettres, chacun se confie au lecteur sur ce qui se passe entre eux, dans un château atemporel et assez abstrait. Il est surtout question de l’amour entre le roi et la reine, le coiffeur en étant le témoin ; mais aussi des inventions du roi qui prépare un moyen de se lancer dans l’espace avec des moyens un tantinet artisanaux, qui ne sont pas sans rappeler Jules Verne, mais aussi sa réinvention par Méliès.

Ce qui étonne dans ce livre est la façon dont il fait appel à une double dimension ; une première de conte, et une seconde plus réaliste, plus concrète, dont la première semble à la fois faire image et écran. La langue elle-même du texte véhicule cette double dimension. Il est fait appel en effet à des textes anciens, que je suppose du XVIIIsiècle (mais l’auteure seule nous le dira), tels que des ordonnances royales ou des descriptions de jardins. L’usage de ces textes sédimentaires confèrent à Manière un lexique et une syntaxe décalés, le déplace dans une zone avoisinant la fable ou le conte, sans y être jamais tout à fait. Mais ces souches de textes anciens sont érodés et transformés, mêlés à une langue contemporaine, et à des considérations espiègles, parfois érotiques qui les détournent de leur axe d’origine. On notera l’entrelacement très singulier et à proprement parler subversif du texte normatif (les ordonnances royales) et des jeux de l’amour et de ses hasards.

François Bon, directeur de la nouvelle collection Déplacements, au Seuil, disait ne pas vouloir publier de roman. Manière d’entrer dans un cercle & d’en sortir donne une couleur très séduisante à cet autre texte que peut être le livre de fiction.

Pascale Petit, Manière d’entrer dans un cercle & d’en sortir, Seuil, collection « Déplacements », 2007, 206 pages, 16 €.

Texte mouvant
par Aurélie Soulatges (juillet 2007)

Quatre ans après Colourful, Judith Elbaz signe ici son deuxième roman, dans la mesure où l’on peut se risquer à rattacher ce texte au genre romanesque, à proprement parler.

L’écriture y est résolument moderne et si les thèmes s’enchaînent et s’entrecroisent par associations d’idées ou de façon impromptue, le style amorce parallèlement une perpétuelle mutation. Des premières phrases, plutôt classiques, à la fin, plus elliptique, le rythme, la narration, et même la typographie proposent autant de variations.

Ce récit, sinon autobiographique, du moins traversé par la présence de l’auteur, mêle l’humour à un ton grave et imposant.

 

 

 

 

Judith Elbaz, Le mouvement en montagne, P.O.L, avril 2007, 104 pages, 12 €.

L’étoile de la rédemption
par Mathias Lavin (juillet 2007)

Un plus grand espoir, publié en 1948, est sans doute le premier roman en langue allemande directement consacré à la persécution des juifs par les nazis. Les éditions Verdier en proposent une nouvelle traduction (le texte avait édité en français au début des années 1950 et pas réédité depuis) en même temps que l’intégralité des nouvelles de l’auteure (sous le titre Eliza Eliza). Ilse Aichinger est née en 1921, à Vienne, et elle fut notamment proche du fameux Groupe 47 (avec Grass, Böll, Bachmann, Bobrowski, etc.) dans l’immédiat après-guerre.

Deux aspects ressortent particulièrement à la lecture du texte de ce qui est resté le seul roman d’Aichinger. Tout d’abord, on prend conscience que notre perspective contemporaine, chargée des débats et des polémiques sur la possibilité de représenter l’extermination des juifs d’Europe, a pu faire oublier des tentatives, souvent proches de la fin de la guerre, qui ont abordé le sujet avec courage et sans s’encombrer de trop de précautions ou de mise en garde. Le terme d’innocence vient vite à l’esprit car le personnage principal est une petite fille, Ellen, juive par sa mère – et dont le père ne l’est pas – qui vit avec sa grand-mère et espère obtenir un visa pour les États-Unis où elle pourrait retrouver le reste de sa famille qui a déjà réussi à s’enfuir.
Bien que l’auteure soit viennoise, sa petite fille est loin du pervers polymorphe pensé par Freud, l’enfance étant plutôt une allégorie marquant une opposition à la barbarie.
Le roman épouse le point de vue d’Ellen et celui d’un groupe d’enfants juifs, qui deviennent ses compagnons de jeu et de souffrance. Si chacun est individualisé, ne serait-ce que par un prénom, le texte forme le plus souvent une polyphonie incantatoire, presque liturgique, aux accents lyriques cherchant à sauver de l’intérieur la langue contaminée par les tortionnaire – un des jeux des enfants consiste ainsi à « désapprendre » leur propre langue. Le texte se clôt sur un mode quasi mystique (expliquant ainsi le « plus grand espoir » qui lui donne son titre), l’étoile jaune infâmante se transformant, après une déflagration apocalyptique, en étoile de la rédemption. Par ailleurs, c’est bien la construction d’ensemble du roman qui retient l’attention, car à l’exception du chapitre final, tous les autres sont relativement indépendants les uns des autres, comme dans un recueil de nouvelles. Il semble d’ailleurs que le texte gagne à être envisagé dans son aspect fragmentaire et modulable plutôt que dans sa continuité, permettant, de la sorte, de laisser entendre sa musicalité singulière et l’émotion qui l’accompagne.

Ilse Aichinger, Un plus grand espoir, Verdier, collection « Der Doppelgänger », 2007, 279 pages, 20 €.

Bréviaire de la haine
par Mathias Lavin (juillet 2007)

Günther Anders (1902-1992) reste peu connu en France où la majeure partie de son œuvre est encore inédite – rien n’est disponible de son travail de poète, ni de romancier, en particulier son roman antitotalitaire, La catacombe molussienne, écrit dans les années 1930 et publié en Allemagne de façon posthume ; le constat est le même pour l’essentiel de son activité d’essayiste politique engagé, à quelques exceptions près, notamment les deux lettres au fils d’Eichmann, Nous, fils d’Eichmann, éditées également chez Rivages.

La Haine à l’état d’antiquité (publié en 1985 dans un recueil collectif) devait s’insérer dans la troisième partie, jamais achevée, du grand ouvrage philosophique de l’auteur, L’obsolescence de l’homme, dont seule la première moitié est publiée en français, l’éditeur jugeant l’apport de la seconde partie « moins décisif » [sic]… « Je hais donc je suis » : c’est de ce postulat parodique que part Anders dans ce bref et vivifiant essai qui se veut une contribution à une histoire des sentiments. Une première partie théorique, oscillant entre les aphorismes nietzschéens et les fragments adorniens, pose le cadre général de sa réflexion : la haine comme négation d’autrui est un puissant facteur d’identité. Cette mise en perspective est immédiatement complétée par deux dialogues entre un philosophe porte-parole de l’auteur, Pyrrhon, et un politicien « vil, sans scrupule et assoiffé de pouvoir », le président Traufe (littéralement : gouttière). Le démagogue dévoile avec cynisme ses méthodes de gouvernement et la manière dont il fabrique de la haine pour la livrer ensuite à domicile ; puis le philosophe lui répond en avançant que la haine est désormais inutile dans un monde où tuer revient à travailler, c’est-à-dire accomplir une tâche aliénante en étant totalement dépourvu d’affects ; le paradigme d’Anders à ce propos reste l’univers concentrationnaire et plus encore la destruction d’Hiroshima et Nagasaki. Après ces dialogues dont la verve fait penser à Diderot, Anders achève sa réflexion en la suspendant dans une sorte d’abîme : la haine est un sentiment archaïque à une époque où la domination technique est telle que les facultés humaines sont même incapables d’en mesurer l’ampleur. Alors, en dépit des déchaînements de l’agressivité meurtrière, d’un racisme endémique et des nationalismes agressifs exploités par les Traufe réels, la disparition de la haine ne marquerait-elle pas un pas de plus vers la déshumanisation de l’homme ?

Günther Anders, La haine à l’état d’antiquité, Bibliothèque Rivages, 2007, 92 pages, 15 €.