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tous les genres de la littérature contemporaine

1er semestre 2007

 

 

Incitation au crime
par Aurélie Soulatges (juin 2007)

Après son dernier roman, intitulé La vie en deux et publié chez Verticales (trois autres l'ont été préalablement aux éditions Denoël), qui s'articulait autour de la rencontre entre deux hommes, Lionel Marek réitère en axant cette fois son récit sur ce qui pourrait être un monologue ou un dialogue, selon l'interprétation du lecteur.

En effet, seul le personnage principal, une femme qui vient de perdre sa sœur dans un accident de voiture inexpliqué, prend directement la parole. Ses interlocuteurs quant à eux n'apparaissent que par le biais du discours rapporté, à tel point que l'on peut se demander s'ils sont véritablement présents ou invoqués par son imagination.

Ces protagonistes, fantasmés ou réels, sont d'abord un homme sonnant à la porte en prétextant être l'assassin de la sœur morte, et qui sert de prétexte à la suite du récit, la sœur de l'héroïne, avec laquelle il est sous-entendu que cette dernière aurait entretenu une relation incesteuse, un frère parti en Israël après la mort du père.

Au final, le récit s'embrouille et les explications se contredisent en des rebondissements qui finissent par lasser, les personnages pèchent par leur inconsistance, et le procédé du monologue, après quelques pages, agace. Il n'y a tout de même pas de quoi tuer ce livre.

Lionel Marek, Tuez-moi, Verticales, décembre 2006, 128 pages, 14 €.

Un romAn cApitAl
par Mathias Lavin (juin 2007)

En dépit de quelques soutiens célèbres (Queneau, Duras) et de lecteurs fidèles qui ont entretenu la mémoire de l’œuvre alors que ses ouvrages étaient épuisés ou envoyés au pilon, Hélène Bessette restait une figure marginale, un écrivain à l’image incertaine. Depuis l’année dernière, Laure Limongi a eu l’excellente idée, au sein de la collection qu’elle dirige chez Léo Scheer, d’entreprendre la publication d’une partie de ces textes devenus introuvables – une initiative qui espérons-le se poursuivra.
Après Le bonheur de la nuit en 2006, maternA (première édition chez Gallimard en 1954) vient d’être réédité et, autant le dire d’emblée, c’est un livre passionnant, indice évident d’une œuvre exemplaire. Dès les premiers mots du texte, l’auteur prévient qu’il s’agit d’un roman ; les paragraphes suivants précisent : « roman sans paysage », « un roman à la première personne. Et à la dernière personne », « roman réduit à la plus simple expression ». Ce bref passage aux allures théoriques donne le ton général mais d’une façon encore trompeuse.
Une réflexion sur le langage irrigue bien l’ensemble du texte mais on ne peut le réduire à une intention uniquement formaliste, en raison d’un humour féroce et d’une dimension politique très présente (concernant l’analyse des rapports de soumission dans le monde du travail). Bernard Noël, dans sa postface au Bonheur de la nuit, le disait de manière tout à fait adéquate : « Ouvrez-les [les ouvrages d’Hélène Bessette], et vous croirez vous trouver devant des poèmes ; lisez-les et ils auront tous l’air de vous proposer des romans. Disons plutôt qu’ils sont lisibles comme des romans, mais que leur allure de poèmes y introduit une accélération troublante. En réalité, ils opèrent un tressage des deux genres, qui les conduit à en inventer un troisième dont me voilà tenté de dire qu’il est aux deux précédents ce que les premiers films sont à la manière de raconter une histoire ».

Pour essayer de préciser ce « troisième » genre, de quoi est-il question dans maternA ? Pour aller vite (Bessette précise que le lecteur est pressé !), il faut imaginer un ouvrage situé à la jonction entre Jane Eyre ou Dickens (l’ambiance d’une institution scolaire surannée) ou les romans métaphoriques post-totalitaires (comme W de Perec), ceci avec un usage constant du monologue intérieur qui peut le situer dans la dépendance joycienne. Ces quelques références demeurent toutefois imprécises, tant l’œuvre se suffit amplement à elle-même. Le titre met en avant la lettre « A » qui organise le déroulement du texte avant toute péripétie. Pourquoi cette lettre ? « car l’enfance est le A de la vie », peut-on lire dans la première partie, bien que ce ne soit pas nécessairement l’idée la plus présente à l’esprit pendant la lecture tant on est plongé dans un monde sans âge – l’enfance renverrait alors à un temps qui ne passerait pas, à l’impossibilité de quitter une parole ressassante, de s’émanciper des premiers balbutiements, du b-A, « bA ». Dépourvu de description et de psychologie, le texte présente quelques personnages, réduits à des sortes de voix, en premier lieu, celle de BrittA, la directrA d’une institution au personnel féminin. On n’y attend pas godO (la pièce de Beckett est exactement contemporaine du roman) mais GrittA l’inspectrA – elle finit d’ailleurs par arriver. Une sortie au cinéma, quelques mariages, les suspicions portées sur telle ou telle institutrA, en particulier IolA la nouvelle venue un peu rétive à l’autorité, servent de motifs ponctuels au récit. Mais l’intérêt est requis avant tout par l’usage de la langue. L’énonciation change de manière fréquente pour composer une dense polyphonie, le livre reposant en grande partie sur le monologue de BrittA. Celle-ci cherche à organiser la vie gravitant autour d’elle, avide de son pouvoir et de sa mainmise sur son personnel (en particulier DjeminA, figure de la servitude volontaire), vantant son dévouement à sa tâche (toujours travailler plus), ponctuant ses propos de continuels « MOI JE » dont la redondance souligne la vacuité de la vie et la mesquinerie des désirs. Le roman s’interrompt avec la fin de la période scolaire (et un départ en retraite ?), avec l’arrivée des vAcAnces et un dernier mariage. Ces festivités entraînent le silence de BrittA qui semble alors s’abandonner de manière définitive à sa folie quotidienne. Souhaitons qu’au silence de BrittA succède la reconnaissance posthume d’Hélène Bessette.

Hélène Bessette, maternA, Léo Scheer, collection « Laureli », mai 2007, 312 pages, 17 €.

Le bel âge
par Mathias Lavin (juin 2007)

En même temps qu’un recueil de textes critiques de Jacques Dupin (M’introduire dans ton histoire, titre emprunté à Mallarmé), P.O.L publie ces « mélanges » pour fêter les 80 ans du poète. Un volume d’hommages n’est jamais une chose aisée à réaliser, il y a toujours la crainte d’une sentimentalité déplacée ou d’un éloge paraissant excessif au-delà du cercle des intimes ou des convaincus. On peut dire que la réussite est ici accomplie, en partie parce que l’ensemble répond aux diverses modalités de l’art du portrait.
Les anciennes responsabilités de Dupin à la galerie Maeght, sa connaissance profonde de Miro ou de Giacometti, entre autres, appelaient une présence forte des arts plastiques. C’est donc de manière naturelle que 04.03 contient un ensemble de contributions d’artistes (de Monory à Tàpies, d’Alechinsky à Buraglio, etc.), et s’ouvre sur un magnifique portrait d’Arnulf Rainer, d’une grande rudesse tout en laissant paraître une indéniable suavité – une alliance qui correspond assez bien à l’œuvre célébrée. Les contributions se répartissent par ailleurs en poèmes originaux ayant valeur d’hommage (Albiach, Fourcade, Noël, etc.), d’articles analytiques (en particulier celui de Surya qui développe de façon éclairante la comparaison entre Dupin et Bataille et surtout avec Blanchot), enfin de textes plus ou moins autobiographiques (Damisch, Auster ou encore Roubaud exhibant ses carnets des années 1960 où étaient prélevés des citations de ses « modèles » de l’époque et en particulier de Gravir, publié par Dupin en 1963).
Cet ensemble de grande tenue et d’une forte exigence possède enfin, comme il se doit, la vertu de reconduire à l’œuvre, de donner envie de lire et relire Coudrier et Le corps clairvoyant.

04.03, Mélanges pour Jacques Dupin réunis par Francis Cohen et Nicolas Pesquès, P.O.L, 2007, 189 pages, 21 €.

O paradis des célibataires, O tartare des jeunes filles !
par Isabelle Zribi (juin 2007)

Saluons la parution de ce recueil signé Hermann Meville chez Allia. Le livre comprend un ensemble de nouvelles associées les unes aux autres par paires (« Le paradis des célibataires », « Le tartare des jeunes filles » / « Premier temple, temple second » / « Le pudding du pauvre, les miettes du riche »).

Soulignons l’originalité toute particulière du premier texte, qui donne son titre au recueil. Coupé en deux, celui-ci propose une photographie de deux lieux : le paradis des célibataires et le tartare des jeunes filles. Le premier est loin d’être abstrait : il s’agit d’un appartement londonien, naturellement « proche du ciel », où se retrouvent neuf gentlemen célibataires autour d’un dîner. Mais pour le décrire, Melville suit une comparaison quelque peu surprenante : celle de templiers modernes, qui le déréalise. Dans la seconde partie, quittant Londres, le même narrateur est jeté dans un lieu plus métaphorique, situé non loin du Mont Peinedouleur et du Donjon du diable, qui lui semble « l’exact contrepoint du Paradis des célibataires ».
Après le passage par une explication narrative rationnelle permettant de relier les deux lieux (le narrateur se met à la recherche d’enveloppes), le réalisme de la première partie fait place à une fable, un conte cruel : le narrateur parvient à un moulin à papier, après avoir échappé de justesse à une transformation en personnage de papier (ses joues deviennent livides et dures). Là, des « jeunes filles » s’activent. Il s’agit d’une sorte d’usine dont tous les ouvriers sont des vierges de tous âges, travaillant douze heures par jour dans des chambres successives à des tâches qui ne manqueront pas de les tuer un jour ou l’autre, évoquant alors pour les amateurs la comtesse Bathory et ses domestiques. Victimes et bourreaux à la fois, elles travaillent sous l’égide du « vieux célib ». Retour à la case départ, donc. Et le lien entre les deux textes paraît à la fois cru et étrange.

Hermann Melville, Le paradis des célibataires, Allia, 2007, 113 pages, 6,10 €.

L'affaire Isou/Tournesol
par Isabelle Zribi (mai 2007)

Dans ce premier livre, Emmanuel Rabu explore ce qui rapproche le personnage de Tryphon Tournesol (et son rôle dans le récit de Tintin) de l’œuvre d’Isidore Isou, ceci dans un crossing of qui ne manque pas d’intérêt, entre essai loufoque et récit. Après une présentation parallèle de chacun, les motifs Triphon Tournesol et Isodore Isou sont peu à peu entremélés. Plus que les encadrés évoquant le travail de Frédéric Léal, l’usage des notes de bas de page est assez réussi : très longues, elles constituent un véritable texte parallèle, dédoublant le livre. Certaines nous précisent par exemple l’apparition de Triphon Tournesol dans Tintin, et son rôle moteur dans la narration.

Si le lien entre Triphon Tournesol et Isodore Isou n’est pas évident à première vue, l’auteur parvient à nous convaincre de sa réalité, sans toutefois jamais préciser ce qui les unit fondamentalement. On ne peut réduire le livre à une thèse évoquant le premier manifeste du surréalisme qui se résumerait à affirmer que Triphon Tournesol est le précurseur de Isodore Isou, voire du lettrisme, ou est un lettriste avant la lettre. Il me paraît plus juste de dire que le livre est construit à partir d’une idée de similitude mystérieuse entre les deux figures, qu’il s’agit non pas d’élucider mais, plus simplement, de mettre en évidence. Au-delà de ce qui saute aux yeux, le dédoublement de lettres caractérisant les deux noms, le lecteur découvrira progressivement comme ces deux personnages de l’histoire de Tintin pour l’un, et de l’Histoire de la littérature, pour l’autre, constituent les figures d’une énigme digne des meilleurs albums de Hergé.

Emmanuel Rabu, Tryhon Tournesol et Isidore Isou, Seuil, collection « Fiction & Cie », 96 pages, 15 €.

Le regret des choses à venir
par Isabelle Zribi (mai 2007)

C’est avec curiosité qu’un amateur du surréalisme Phase I (la seule qui vaille la peine que l’on s’y arrête à mon sens) lira Les solennels, recueil de textes de Jacques Vaché et d’un ami dramaturge à lui relativement inconnu, Jean Sarment.

Les quelques nouvelles courtes et satyriques écrites à quatre mains, que les deux amis baptisèrent précisément Les solennels, présentent surtout un intérêt historique.

Par contre, les textes inédits de Vaché (notamment « Ma vie est un long pourrissement »), certains passages du « portrait littéraire » que dresse de lui Jean Sarment et ses dessins pullulant joyeusement dans ce recueil valent plutôt le détour.

Citons une lettre du front citée dans le portrait littéraire de Jacques Vaché :« je t’écris avec le flegme mais je ne peux m’empêcher de regretter une foule de choses mortes et de choses à venir ».

 

bonus : photo Jacques Vaché / photo Jean Sarment / dessin Vaché 1 / dessin Vaché 2

Jacques Vaché, Les solennels, Dilecta, avril 2007, 117 pages, 13 €.

Les yeux levés vers l’ouvert
par Aurélie Soulatges (avril 2007)

Cet ouvrage multiforme, relevant du récit philosophique aussi bien que de l’essai poétique, révèle autant qu’il interroge le thème du regard, lui-même traversé par l’idée directrice de la pensivité, qui associe en un seul et même terme la pensée à la passivité, en affirmant que « le monde où nous vivons est regardé par d’autres êtres, [...] qu’il y a un partage du visible entre les créatures ».
Qu’il commente un tableau du Caravage1, dans lequel les jeux de regards entre le saint, l’ange, l’âne et le spectateur sont prétexte à insister sur la seule partie visible de l’animal, à savoir "l’œil qui voit, qui voit ce qu’il ne peut saisir et qui, saisissant qu’il ne saisit pas, regarde, regarde sans fin », qu’il s’interroge encore, dans une peinture de Piero di Cosimo2, sur la quiète présence d’un chien solitaire, veillant une jeune morte par le regard silencieux et immobile qu’il pose sur elle, ou qu’il évoque enfin une photographie de Kafka, sur laquelle celui-ci, par une simple main posée sur l’oreille de son chien, fait apparaître comme un fil conducteur, « un ductus de l’énergie », entre les deux figures, Jean-Christophe Bailly insiste à chaque fois sur cette question essentielle, centrale pour lui, des liens entre le visible et l’invisible, à laquelle répond l’étonnante quiétude du regard des animaux, les seuls, là où les hommes se contentent de regarder « en arrière [...] dans le souci d’un passé ou d’un futur, dans le leurre de l’interprétation », à posséder cette aptitude à « lever les yeux » vers l’ouvert.

1. Il s’agit du Repos pendant la fuite en Égypte.
2. Un satyre penché sur une nymphe.

Jean-Christophe Bailly, Le versant animal, Bayard, collection « Le rayon des curiosités », février 2007, 150 pages, 17 €.

Oh les beaux cours !
par Mathias Lavin (avril 2007)

La recherche universitaire s’approche parfois de l’investigation policière – et de son délire d’interprétation si l’on suit l’hypothèse de Pierre Bayard, dans Qui a tué Roger Acroyd ?, selon laquelle Hercule Poirot est un dangereux fabulateur. Pas de surinterprétation toutefois chez Brigitte Le Juez qui propose un ouvrage plaisant sur la courte période où Beckett fut enseignant à l’Université de Dublin (Trinity College). Le matériau permettant de connaître cet épisode de la vie de l’auteur de Molloy était déjà connu des « beckettiens » ; il s’agit en fait d’un cahier de notes d’une de ses anciennes étudiantes, Rachel Burrows, qui légua la précieuse relique à la bibliothèque de Trinity College à la fin des années 1970. Le parti pris de Brigitte Le Juez est alors de tirer tout le profit possible de cet amas de notations aussi peu intelligibles que peuvent l’être des notes de cours, décryptées qui plus est à plusieurs décennies de distance.
N’ayant pas commencé son œuvre littéraire, ayant à peine achevé son ouvrage critique sur Proust, le jeune Beckett enseigna la littérature française à Dublin en 1930-31. Même s’il doit se plier au programme académique, le choix du jeune professeur est clair : Stendhal et Flaubert, et bien sûr Proust, sont opposés à Balzac au nom d’une « complexité authentique ». Même partition tranchée concernant le théâtre classique : à l’admiration pour Racine (dont la lecture accompagna Beckett toute sa vie), s’oppose le dégoût pour Corneille, accusé de verser dans le mélodrame. À l’évidence, ce que l’on cherche dans un tel livre (l’auteur comme le lecteur), c’est le futur écrivain sous le jeune enseignant plein de doute sur sa carrière universitaire (d’ailleurs immédiatement abandonnée). Ce refus du mélo cornélien au profit de la sécheresse racinienne dessine une voie assez claire vers l’œuvre à venir, si l’on n’oublie pas une autre dimension, le burlesque, loin d’être absente de sa pratique enseignante d’après les souvenirs de Rachel Burrows. Et Brigitte Le Juez rappelle qu’à la même époque, Beckett monta une parodie de Corneille, qui se voulait aussi un hommage au cinéma de Chaplin, The Kid.
On peut regretter toutefois, surtout compte tenu de la brièveté de l’ouvrage, que le carnet de notes, ou certains fragments, ne soient pas repris en annexe pour faire sentir de manière plus concrète encore la trace d’une pensée en formation.

Brigitte Le Juez, Beckett avant la lettre, Grasset, 2007, 130 pages, 12,90 €.

Artifices explosifs
par Isabelle Zribi (avril 2007)

Dans son Bréviaire des artificiers, agrémenté d’illustrations signées Pierre Marquès, Mathias Énard nous donne à lire dix leçons de terrorisme.

Huis clos à deux personnages, le livre, écrit dans un style élégant à la façon du XVIIIee siècle, confronte Virgilio — le serviteur, le disciple, le nègre — et son maître. Il se présente donc d’emblée comme une curieuse mise en scène dans un genre colonial, dont le but est d’aller vers une transmission toujours plus approfondie du maître à l’esclave/disciple, mais à laquelle on sent bien qu’il ne s’agit pas vraiment d’adhérer, et qui ne mène, de toute manière, pas à grand chose, si ce n’est au rire.

On suit avec délice les dialogues du maître et du disciple, les fâcheries et gronderies de l’un et de l’autre, leurs échanges non dénués d’érotisme.

Le tout rappelle certains films de Pasolini, Virgilio évoquant directement le personnage naïf et plein d’énergie de Ninetto.

Mathias Énard, Bréviaire des artificiers, Verticales, 2007, 112 pages, 15,50 €.

Le manifeste de ceux qui ont tort
par Dominique Quélen (avril 2007)

On dirait qu’Alain Sevestre se délasse de ses romans (Les Tristes, Le Slip, etc.) en écrivant des contes pour enfants qui n’ont qu’à bien se tenir. Du moins ça commence comme ça. Il déploie son bestiaire, une ménagerie hétéroclite : crocodile, loup, vache, monstres, êtres hybrides, loup-garou qui n’en est pas un et qui se métamorphose en pédalant sur sa mobylette…
L’apparente co(n)casserie du langage trahit sans qu’on la force une inquiétude qui ne demande qu’à se muer en angoisse. On ne sait quoi s’amplifie. Du conte et de la fable on est mené – comme le veau à l’abattoir – aux « mythes populaires » à l’ombre desquels se bâtit la légende de Tchouba, et même à une « révolution tragique ». Qu’on ne voie pas ici un simple assemblage de nouvelles cousues ensemble façon patchwork. Il y a une trajectoire. De l’ampleur ? Ce sont des créations de mondes, et ces sept récits font une sorte de semainier.
Le dernier, Tchouba, atteint une tension quasi programmatique de la forme, qui se soude et s’enchevêtre à son propos comme le font l’un avec l’autre ses deux protagonistes. Jean Paulhan écrit quelque part (quelque part signifie que du diable si j’arrive à retrouver où) : « Les mots se mêlent de si près à notre souci de les faire servir que l’on ne distingue jamais très bien où le souci commence et où finit le mot. »
L’extrême attention ici apportée au langage et à ses sens n’est pas vaine. Il en va de l’identité des êtres. Les personnages siamois de Tchouba ne sont qu’une forme des doubles qui sont partout chez eux dans ce livre. Car on y avale et on y est avalé. Il n’y a pas loin du babil aux babines.
Mais certains précédents nous ont montré qu'on ne mange pas n’importe quoi impunément, surtout en matière de textes – relisons l’Apocalypse : « Je pris le petit livre de la main de l’Ange et je le dévorai ; dans ma bouche, il était doux comme du miel, mais lorsque je l’eus mangé, mes entrailles furent remplies d’amertume. » Prudence donc. Un loup dévore une vache de l’intérieur, au point qu’on ne sait plus « où le loup cesse et où commence la vache » et qu’il manque dévorer sa propre queue. Une mésaventure analogue arrive à Moutsen, l’espèce de gros ballonnement du récit suivant, mais peut-être simplement gros comme « le nez de Karl Malden », et qui nourrit un second Moutsen en son sein : « Était-ce encore son ventre là-bas ou la nuit qui commençait ? Comment savoir ? Il prenait souvent autre chose pour lui-même ».
Se définir est un acte vital. Mais les êtres hybrides « évitent les définitions » et bougent en fuyant « à l’approche de la moindre surface » : « rebondir sans prendre appui, voilà qui a de quoi surprendre ». Et ainsi va l’art d’Alain Sevestre : son écriture en apparence grêle, retenue, ne concluant jamais, exhalant un souffle de parodie mais non déclarée, en période d’incubation, cette écriture est incroyablement agile, à l’image de la poule funambule de la nouvelle « Par la fenêtre », dans ce cirque échappé d’un univers bovien, où « tout fait pauvre, rapiécé, de guingois », et où les clowns « arrachent le rire » en tombant – deux opérations qui font mal.
Il faut compter ses propriétés, pour citer Michaux. La disposition des êtres (ou aîtres), sans cesse mouvante, est sans cesse à reprendre. Harcelé dans ses murs par un « crocodile socratique », le narrateur du premier texte se récrie : « c’est chez moi ici ». Bien sûr. Mais le loup de tout à l’heure n’est-il pas « comme chez lui dans la vache » ? Et les êtres hybrides qui plus loin ont débarqué sur la Terre sont ici « chez eux ». C’est un monde peuplé de créatures organiques, où il faut défendre son espace – oui, mais mollement, de biais, sans conviction. « On est là, pleins de nihilisme » : voilà qui emplit un être mieux que ne le fait celui qui le mange.
Ces récits, on les a sous les yeux, et pourtant ils nous échappent. Les êtres hybrides sont des « organes orbes » qui « sont au bord de signifier quelque chose ». Tchouba se sert « d’un sourire machinal pour envoyer du sens ». Mais qu’est-ce que tout ceci ?
«  Je construis des boîtes », dit le narrateur de « Chez moi », la première nouvelle. Ce que fait aussi l’auteur. Boîtes vides – ainsi un loup est « un trou noir hérissé de hardes velues » – qui signifient l’être. On ajoutera : boîtes dans des boîtes (les emboîtements, enchâssements, mises en abyme sont légion), telles les boîtes gigognes de MacCruiskeen dans Le troisième policier de Flann O’Brien, qui finissent par ne plus même être perceptibles à l’œil, au point que celui à qui il les montre (?) prend peur : « Ce qu’il faisait n’était plus merveilleux, mais terrifiant. Je fermai les yeux et priai pour qu’il cessât de faire des choses qui dépassaient les possibilités humaines. » Car ce qui est si petit qu’il n’est nulle part est aussi présent en tout point. Portée à son plus haut degré, la peur s’évanouit. « On ne saurait désormais avoir peur du loup puisqu’il est partout. »

Alain Sevestre, Chez moi, Gallimard, 2007, 160 pages, 14,90 €.

Corporalité centrifuge ou les affres du vide
par Aurélie Soulatges (mars 2007)

Ce premier roman de Philippe Boisnard s’impose comme un road movie cannibale.
La « scène primitive » de cette fiction démarre à une date emblématique, le soir du 25 décembre 2000, par un viol collectif, dont est victime le narrateur, sur une aire d’autoroute. S’ensuivent d’incessants déplacements, essentiellement à bord de la Fiat bleue de ce dernier.

Si l’histoire se concentre autour d’un trou qui prend naissance brutalement à la place du ventre du principal protagoniste, l’ouvrage tout entier est à l’image de ce trou qui happe, creuse, fait le vide autour de lui, au propre comme au figuré. L’écriture de Philippe Boisnard, qui emprunte un rythme effréné et ininterrompu, musical, envoûtant et entêtant, est traversée par cette métaphore de la béance.

La seconde partie de Pancake procède à un renversement méthodique du viol par la tentation cannibale à laquelle succombe le narrateur, en proie à une très grande solitude, dans une volonté de vengeance exterminatrice.
Se rendant compte que ses organes repoussent au fur et à mesure qu’il les arrache, celui-ci les sert à ses clients dans le restaurant où il travaille. Ce n’est alors plus le corps qui est pénétré de force (par la bouche et l’anus), mais lui qui pénètre les autres, par la bouche, puis l’anus, dans une logique de mastication, qui précède la digestion.
Le roman de Philippe Boisnard procède ainsi d’une écriture de l’oralité autant que de la fécalité, marquée par un humour apocalyptique.

Philippe Boisnard, Pancake, Hermaphrodite, collection « Fiction », 2007, 158 pages, 16 €.

Proximité de l'image
par Mathias Lavin (mars 2007)

Qu’il faille est le second recueil publié par Isabelle Garron dans la collection Poésie / Flammarion. L’impression qui accompagne la lecture du texte est d’abord visuelle : des sections brèves, disposées (presque toujours) en haut de page, avec un jeu typographique varié, brisant la continuité pour mieux affirmer une logique fragmentaire.

« – noter la forme brève comme
l’essentiel du postulat .. »

Et si l’on peut être tenté de parler de minimalisme, ce n’est pas en raison d’une facilité descriptive, mais en référence à l’art minimaliste, tant les références plastiques, explicites ou discrètes, abondent dans le texte. Celles-ci renvoient à différents registres mais dessinent clairement un goût pour le fragment qui entre en résonance directe avec la pratique de l’auteure : fouilles archéologiques, noms de tableaux amputés (flagellation, tentation), scènes de film (l’accident à la fin du Mépris), parmi beaucoup d’autres, forment ainsi autant d’appels au surgissement de l’image. J’hésiterais à parler d’effets de présence (ce qui sonne de façon trop pieuse), il s’agit de constantes apparitions ou plutôt de convocations, mais dont la réalité demeure incertaine. Cette puissance d’appel poétique ne repose pas sur la sidération et, surtout, ne produit pas une succession de blocs autosuffisants. Les textes s’enchaînent comme des rushes ou comme les différentes parties d’une prédelle (deux métaphores offertes par l’écriture) dont le programme iconographique ne serait pas connu d’avance.

« on parlerait volontiers d’un désordre
narratif »

En effet, ce qui est le plus singulier reste la façon dont se trament différents récits au fil des parties scandant le déroulement des textes. Dès lors, la poésie, dont la matière est ici une ample culture visuelle, sert à mieux questionner la forme de la narration. Peut-être, est-ce une façon de comprendre ce « pas contemporain » avancé de manière quasi programmatique comme titre d’une partie.

Isabelle Garron, Qu’il faille, Flammarion, collection « Poésie », 2007, 307 pages, 19,90 €.

L’histoire comme « portemanteau » du livre : entretiens avec Elfriede Jelinek
par Isabelle Zribi (février 2007)

En préface de ces entretiens d’Elfriede Jelinek réalisés par Christine Lecerf, il nous est annoncé que l’auteur nous parlerait enfin d’elle. Mais lorsque Jelinek nous parle d’elle, elle ne parle en réalité que de littérature. Et c’est la très bonne surprise de ce livre. Découpé en cinq parties thématiques (« Généalogies », « Naissance d’un écrivain », « Dans la langue de l’homme », « Dans les décombres de l’histoire », et « Aussi bas que les fleurs »), ce livre jette un éclairage passionnant sur l’œuvre de Jelinek : son ancrage dans la littérature viennoise et la culture juive, son admiration pour Walser, Kafka, le nazisme toujours logé dans l’esprit et le corps des Autrichiens, le féminisme assez paradoxal à l’œuvre dans son écriture, ce qu’elle nomme son « hyperréalisme », la distance avec laquelle elle traite (et maltraite) ses personnages.

J’ai lu avec beaucoup d’attention ce qu’elle dit de l’histoire : « oui j’ai comparé l’histoire à un portemanteau auquel je peux accrocher mes vêtements et toutes sortes de choses. L’action n’est rien de plus. Quelque chose de très pratique dont je pourrais très bien me passer. Je jetterais mes vêtements par terre s’il le fallait, et ce ne serait pas une grande perte. »

Christine Lecerf, Elfriede Jelinek, l’entretien, Seuil, 2007, 128 pages, 16 €.

Et régis jauffret nous fit voir à l’intérieur des maisons…
par Isabelle Zribi (février 2007)

Régis Jauffret écrit toujours le même livre : et tant mieux, car il est toujours aussi bon. Dans Microfictions, l’auteur enchaîne plus de 500 courts textes, qui n’en finissent pas de faire fiction. Un peu comme dans les Carnets de Kafka, il semble que, sans avoir de cesse, des situations (davantage que des histoires au sens où une histoire a un début, un cheminement, une fin) sont dressées par un esprit obsessionnel, maniaque, qui semble chercher quelque chose avec pertinacité, mais demeurant toujours hors du texte. Il n’est pas étonnant que l’auteur évoque Deleuze quand il parle de sa conception du roman, car Différences et répétitions pourrait constituer un juste sous-titre de l’œuvre de Jauffret. Chez Jauffret, la lecture est toujours l’expérience d’un enfermement, et constitue elle-même un enfermement. En un sens, la lecture est insoutenable, insupportable. Les personnages sont enfermés, déçus, traités avec une écriture tour à tour sadique ou d’une perméabilité écrasante. Et le lecteur est traité avec aussi peu d’égards. Tout comme les personnages, on se plaint de cette main tyrannique qui nous malmène, et on en redemande.
On regrettera cependant la longueur du livre (toutes ces microfictions ne se valant pas) et, surtout, leur classement alphabétique, qui nuit, à mon sens, au rythme d’ensemble.
Régis Jauffret est-il notre diable boiteux contemporain ? : Le Sage a en effet écrit une fable répondant à ce titre où le diable fait cette promesse (à l’écolier, mais aussi au lecteur) : « je prétends vous montrer tout ce qui se passe dans Madrid […]. Je vais, par mon pouvoir diabolique, enlever les toits des maisons, et malgré les ténèbres de la nuit, le dedans va se découvrir à vos yeux. À ces mots, il ne fit simplement qu’étendre le bras droit, et aussitôt tous les toits disparurent. Alors l’écolier vit, comme en plein midi, l’intérieur des maisons… ». Quoi d’autre que des fragments de la vie des gens ?

Régis Jauffret, Microfictions, Gallimard, collection « Blanche », 2007, 1 040 pages, 25 €.