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cinéma, expos, livres sur l'art
Les fantastiques années vingt
(et trente)
par Mathias Lavin (1er mai 2008)
Avec
leur discrétion coutumière, les éditions Verdier
ont publié il y a quelques mois un recueil de textes de Benjamin
Fondane intitulé Écrits pour le cinéma, le muet
et le parlant. Roumain d’origine, le poète d’obédience
surréaliste, puis philosophe disciple de Léon Chestov, nourrit
très jeune un intérêt pour le cinéma qui n’était
pas le fruit d’une posture de dilettante mais recouvrait en fait
une variété d’activités comme ce précieux
volume nous invite à le découvrir. Hormis l’appareil
critique (d’excellente qualité), il y a en fait trois ouvrages
dans ces Écrits.
D’abord, c’est l’aspect littéraire qui prévaut :
Fondane est l’auteur de ciné-poèmes (il s’agit
d’ailleurs de sa première publication en français
datant de 1928) où il peut laisser libre cours à son goût
pour ce moderne « appareil à lyrisme ». Il
s’agit en fait de découpages au titre suggestif (paupières
mûres par exemple) où la numérotation indiquée
pourrait être celle des plans mais dont la logique est bien celle
de l’écriture poétique surréalisante. Ces textes
entrent en résonance avec certains grands films d’avant-garde
de l’époque signés par Léger, Man Ray ou Buñuel
qui forment indéniablement les modèles cinématographiques
de l’écrivain.
Ensuite, nous découvrons Fondane critique de cinéma avec
des interventions rédigées entre 1925 et 1933 : éloge
d’Entrac’te de René Clair puis du cinéma
d’avant-garde, réticences envers le cinéma parlant,
ces textes, au-delà de la vivacité de leur style, intéressent
surtout l’historien comme témoignage sur le goût dominant
de l’élite artistique au tournant des années trente.
La dernière partie est la plus singulière. Elle est consacrée
aux expériences cinématographiques de Fondane. S’il
a travaillé en effet aux studios Paramount de Joinville comme assistant
réalisateur et scénariste, il fut le collaborateur de Dimitri
Kirsanoff pour le film Rapt (1934), célèbre pour
sa partition d’Honegger qui permettait de réduire au maximum
l’intervention des dialogues. Plus encore, on découvre ici
qu’il réalisa un seul film, tourné en Argentine, Tararira.
Centré sur la personnalité des frères Aguilar, un
quatuor de musiciens célèbres à l’époque,
Fondane semble avoir laissé libre cours à son penchant pour
l’absurde en plaçant ses acteurs dans les situations les
plus rocambolesques. Le recueil propose une riche documentation autour
de ce film qui fut achevé et perdu, laissant espérer une
redécouverte imprévue de ce qui apparaît comme un
ovni burlesque, peut-être proche des fantaisies débridées
des Marx Brothers.
Tout à fait contemporain de Fondane, bien que dans
un registre plus strict, Marcel L’Herbier fut une figure dominante
du cinéma français pendant plusieurs décennies. L’Afrhc
(Association de française de recherche sur l’histoire du
cinéma) publie les actes du colloque qui fut consacré en
2006 à ce cinéaste connu mais dont l’œuvre reste
peu commentée et entachée de préjugés. C’est
donc à défaire les lieux communs et les images convenues
que s’emploie l’ouvrage en multipliant les approches, mêlant
avec érudition perspectives historiques et esthétiques.
Une des idées directrices est de ne pas cantonner L’Herbier
à son seul rôle au sein de la « Première
Vague » du cinéma français (1918-1929) pour évoquer
les films des années trente ou quarante malgré leur moindre
réputation ou encore pour démêler son rôle officiel
au sein des diverses institutions du cinéma français (Cinémathèque,
de l’Idhec, télévision). Toutefois une place prépondérante
est laissée à ses productives années vingt pour en
approfondir la connaissance : analyses de l’influence symboliste
notamment (Veray, Albera), et rapport aux avant-gardes (Powrie, Costa,
Hillairet). On découvre également que le réalisateur
de L’inhumaine a pu suivre un projet impossible pendant des
années (Temple sur une adaptation du Portrait de Dorian Gray
que le cinéaste a tenté à réaliser pendant
près de vingt ans). C’est aussi la figure du théoricien,
bien oubliée mais nullement négligeable qui apparaît
sous un jour nouveau (Le Forestier). Si les films des années vingt
résistent sans doute le mieux au passage du temps, l’entreprise
a le grand mérite d’imposer un autre regard sur une figure
délaissée et peu étudiée qui était
pourtant considéré comme l’un des grands « cinégraphistes ».
Benjamin Fondane, Écrits pour le cinéma,
le muet et le parlant, Verdier, octobre 2007, 9,50 €.
Laurent Veray (sous la direction de), Marcel L’Herbier, l’art
du cinéma, Afrhc, décembre 2007, 29 € (avec
le dvd du Diable au cœur).

Harry Dickson, chasseur de chimères
par Mathias Lavin (janvier 2008)
L’histoire
du cinéma n’est pas faite des seuls chef-d’œuvres
patentés et des raretés pour érudits ou cinéphiles ;
elle est riche également de ses pertes et de ses rêves. Les
films disparus sont innombrables, on le sait, les films mutilés
sont légions (Deleuze parlait à ce propos de martyrologue),
les films rêvés, quant à eux, sont sans doute en quantité
équivalente.
Dans ce dernier domaine quelques projets inaboutis jouissent d’une
aura particulière : La genèse de Bresson, Jésus-Christ
de Dreyer, Le roi Lear de Welles ou encore le Harry Dickson
d’Alain Resnais auquel les éditions Capricci consacrent un
volume magnifique.
L’entreprise se veut à la mesure grandiose
de ce naufrage qui aurait pu infléchir le cours du cinéma
français comme le prétend la citation d’Henri Langlois
utilisée sur le bandeau rouge promotionnel.
L’ouvrage s’ouvre sur une présentation du projet par
Jean-Louis Leutrat et Suzanne Liandrat-Guigues, grands connaisseurs de
Resnais, qui se veut avant tout un portrait de Frédéric
de Towarnicki, le scénariste du film. Celui-ci est en effet une
personnalité singulière, poète, passeur de la pensée
d’Heidegger en France auquel il consacra plusieurs livres, également
spécialiste de théâtre et critique littéraire.
Cette présentation est suivie d’un entretien avec Towarnicki
qui permet de suivre de manière précise la genèse
du film et d’avoir quelques éléments d’explication
sur son échec. Il rend également plus concrète la
dimension excessive de cette tentative audacieuse. On s’en rend
compte en ne citant que quelques noms des collaborateurs pressentis ou
qui, un temps, furent associés au projet : André Delvaux
pour les décors, K.-H. Stockhausen pour la musique, Béjart
pour des parties dansées. On voit bien que l’entreprise visait
à associer la littérature populaire aux tenants de l’avant-garde
artistique, un mélange que le cinéaste pratiquera de manière
plus franche dans la partie récente de son œuvre. Quant aux
acteurs après Laurence Olivier, le choix de Resnais se porta sur
Dirk Bogarde pour jouer le détective ; Delphine Seyrig ou
Vanessa Redgrave, étaient également prévues pour
des rôles féminins.
Pour apporter quelques précisions, mentionnons que
Towarnicki a rencontré Resnais à Nice en 1941 et que, rapidement,
ils se découvrirent un goût commun pour Harry Dickson, le
Sherlock Holmes américain, voisin de son homologue londonien, dont
les aventures étaient publiées depuis les années
1930 dans des fascicules à bas prix. Le projet prit forme au fil
des ans, et Towarnicki se mit à l’écriture du scénario
au début des années soixante, au moment où Resnais
devenait un réalisateur renommé. Le scénario qui
est donné à lire, et qui constitue l’essentiel du
livre, est tout à fait surprenant. Le plaisir est immense, ce qui
est peu fréquent à la lecture des scénarios. On se
perd d’abord avec délice dans l’évocation des
aventures du détective, en particulier dans le dédalle narratif
du « premier acte » qui juxtapose des bribes d’intrigues
déconnectées les unes des autres. À cette première
partie, succèdent quatre autres au déroulement plus linéaire,
bien que la sobriété l’importe sur l’accumulation
des péripéties.
Par-delà la reprise d’éléments
feuilletonesques propres aux romans de Jean Ray, on est surtout frappé
par l’écriture pratiquée par le scénariste.
La mise en valeur d’un style lapidaire et énigmatique aux
ressources poétiques cachées se situe dans la filiation
des trouvailles des surréalistes (grands amateurs de Fantômas
ou de serials). « Que puis-je faire contre la peur /
je dois parer au plus pressé », « l’épouvante
est plus fragile que le vent », « Oui, je voudrais avoir
rêvé tout ceci / et non l’avoir vécu, mes
amis », etc., sont autant de formules étranges et séduisantes,
parmi beaucoup d’autres, qui ponctuent l’ensemble et lui donnent
son prix.
On peut bien sûr trouver des échos ou des
réminiscences de ce projet « Harry Dickson »
dans des films ultérieurs (à la lecture, j’ai surtout
pensé à La vie est un roman), ce que fait Suzanne
Liandrat-Guigues en conclusion en s’attardant avec pertinence sur
le dernier film en date de Resnais, Cœurs, avec lequel la
comparaison n’avait rien d’évident. Mais le plaisir
vient d’abord du texte lui-même, de la rêverie qui permet
d’imaginer lointainement ce qu’aurait pu devenir ce projet.
Bernard Eisenschitz déclarait il y a quelques années que
les meilleurs films étaient ceux que l’on avait pas vus ,
la publication des Aventures de Harry Dickson pourrait confirmer
cette sentence.
1. B. Eisenschitz, « Les meilleurs films sont
ceux qu’on n’a pas vus », Conférence du
Collège de l’Histoire de l’art cinématographique,
Pour un cinéma comparé, influences et répétitions,
Cinémathèque française, 1996.
Les aventures de Harry Dickson, scénario
de Frédéric de Towarnicki, Capricci,
2007, 376 pages, 35 €.

Sortant du cinéma
par Mathias Lavin (octobre 2007)
Le
rythme aléatoire des publications et le hasard des lectures font
se rencontrer de manière stimulante deux livres que tout paraît
opposer, en dépit de leur objet d’analyse commun. Dirigé
par René Gardies, Comprendre le cinéma et les images,
a une vocation avant tout pédagogique, au sens large : permettre
au lecteur de se repérer dans la profusion des images contemporaines
et des discours qui les accompagnent. Plusieurs chercheurs de générations
différentes sont convoqués pour faire le point sur des problèmes
classiques ou récurrents de la théorie du cinéma
et plus largement de l’audiovisuel : point de vue, esthétique
du montage, rapport entre cinéma et histoire, relation entre langage
et images, sons et images, etc. Les approche sont variées et, comme
il se doit dans une entreprise de la sorte, très informée.
On peut relever l’importance de la dimension communicationnelle
et sociologique qui sert malgré tout d’élément
unifiant à cette collection variée de questionnements. Cet
ouvrage étant réalisé à l’initiative
d’une association à laquelle appartient le signataire de
ces quelques lignes, je ne m’appesantirai pas davantage sur un livre
clair, très utile et bien venu.
Le projet de Marc Augé dans Casablanca est évidemment
très différent. L’ethnologue des non-lieux, l’arpenteur
du jardin du Luxembourg part de son rapport au cinéma pour mener
à bien un travail d’exploration de la mémoire, à
la fois personnelle et collective. De Proust (et les lanternes magiques)
jusqu’à Schefer, les textes sont nombreux qui utilisent les
images projetées comme moyen d’introspection. Augé,
pour sa part, a donc élu un film célèbre, Casablanca,
qui témoigne d’abord d’une relation d’amour à
un certain cinéma classique sous sa variante hollywoodienne. L’auteur
reconnaît un goût presque exclusif pour les films américains
des années 1930 à 1950, soit en somme la période
qui fût encensée par tout un pan de la cinéphilie
française. Toutefois, Augé n’est pas à proprement
parler un cinéphile, il est plutôt ce que Jean-Luc Nancy
appelait judicieusement un « ciné-file »,
c’est-à-dire un amateur légèrement distrait,
au savoir hétéroclite, plutôt qu’un connaisseur
érudit. Augé fut le contemporain légèrement
décalé du film du Michael Curtiz qu’il découvrit
après-guerre dans l’euphorie de la redécouverte du
cinéma américain après cinq années de privation.
Si le film a pris un tel relief dans les souvenirs de l’ethnologue,
c’est également parce que, avant même sa vision, le
nom exotique de Casablanca contenait déjà un certain nombre
d’images dues au contexte familial – en particulier à
cause d’un oncle, militaire de carrière, qui passa la guerre
en Afrique du Nord. Avec pudeur, il évoque aussi la reconstitution
d’épisodes du passé effectuée avec sa mère
très âgée et sur le point de perdre la mémoire,
en même temps qu’il indique les fluctuations idéologiques
de sa famille pendant la guerre (le portrait de Pétain accroché
puis décroché du mur du salon). Dans un style sobre qui
rappelle Perec, Augé démontre combien les films ne sont
nullement des échappatoires au monde réel, non plus qu’un
simple prétexte à la rêverie. « Tout film
qui nous a plu un jour prend place dans notre mémoire au côté
d’autres souvenirs. Il est un souvenir parmi d’autres, soumis
comme eux à la menace de l’oubli, à l’érosion
de la mémoire », écrit-il. Véritable matériau
mémoriel, les films tissent la trame de souvenirs divers que l’auteur
essaie de la sorte de réordonner pour leur octroyer la cohérence
aléatoire d’une vie.
En considérant ces deux ouvrages, réussis chacun dans son
genre, il demeure une curieuse impression. Pour Marc Augé, le film
reste un élément parmi d’autres dont l’écriture
est en droit de s’emparer pour lui donner une signification éminemment
personnelle ; dans l’ouvrage dirigé par René Gardies,
le cinéma est considéré comme un phénomène
culturel, qui doit servir à mieux comprendre le monde dont il rend
compte avec certaines procédures spécifiques. En somme,
au terme de ces lectures, le film, chaque film dans sa singularité,
reste un inconnu.
René Gardies (sous la direction de), Comprendre
le cinéma et les images, Armand Colin, 2007, 308 pages, 28
€.
Marc Augé, Casablanca, Seuil, collection « Librairie
du XXIe siècle », 2007, 116 pages, 12 €.

Go west
par Mathias Lavin (juillet 2007)
En
un temps de débats nauséeux sur l’identité
nationale, il est fécond de s’interroger sur les échanges
culturels qui peuvent exister d’un pays ou d’un continent
à l’autre. S’inscrivant dans un programme de recherches
consacré aux Européens dans le cinéma américain,
l’ouvrage coordonné par Irène Bessière porte
sur les cinéastes ou acteurs du vieux continent ayant trouvé
asile à Hollywood et se demande comment ces migrations ont participé
à l’identité plurielle du cinéma américain.
Des angles d’approche variés, comme il se doit dans un recueil
de communications, mettent en évidence quelques axes privilégiés.
Quelles sont les visions de l’Amérique produites par les
émigrés : quand, par exemple, Wilder ou Hitchcock commencent-ils
à réaliser des films « américains »
? Leur regard excentré n’engendre-t-il pas une ironie plus
marquée que dans le reste de la production américaine de
leur époque ? C’est aussi une certaine vision (ambivalente)
de l’autre que les acteurs étrangers permettent de représenter
(comparaison entre les différents rôles de Garbo et de Marlène
par Viviani). Les transferts culturels entre l’Europe et les États-Unis
mettent à jour des phénomènes riches et complexes
comme cette polarité esthétique (analysée par Bourget)
entre la tradition nordique, proche du romantisme et du symbolisme, et
le surréalisme latin, due à la fois à des migrations
concrètes et à une fascinations envers ces formes d’art
ou de sensibilité européennes. Autre phénomène
de transfert notable : lorsqu’un artiste européen devient
plus américain que nature et qu’il peut développer
une culture « américanophile » forgée
en Europe (cas de Sirk, grand admirateur de Thoreau et de la philosophie
transcendantaliste, analysé par Cerisuelo). Il est également
question de la façon dont l’exil est figuré par des
cinéastes eux-mêmes placés en situation d’exil
(Mekas ou Akerman, dans l’article d’Odin, ou encore Wenders),
enfin de la réception en Europe et aux États -Unis des films
d’émigrés (Irène Bessière et Frank Kessler
à partir de l’exemple de Lang). Mais le texte le plus singulier
reste celui de Thomas Elsaesser, l’un des plus grands historiens
du cinéma actuels, qui, outre une analyse brillante de Chinatown,
conclue le volume avec un texte enjoué portant sur Walter Reisch.
Celui-ci est un quasi inconnu – on se plaît d’ailleurs
à imaginer un temps une mystification –, né à
Vienne aux débuts du siècle, il fut scénariste et
metteur en scène en Europe (Vienne, Berlin, Londres) et à
Hollywood. Elsaesser résume sa carrière en utilisant l’expression
de duplicité transparente, une formule qui condense parfaitement
une possibilité de ce passage entre les cultures.
Irène Bessière (sous la direction de), Hollywood
: les fictions de l’exil, Nouveau monde, 2007, 250 pages, 24
€.

Quelles histoires ?
par Mathias Lavin (juin 2007)
Fruit
d’un travail universitaire (dont l’origine est (honteusement
?) tue), Le cinématographe selon Godard se veut une introduction
aux Histoire(s) du cinéma.
De manière plus précise, il s’agit
d’une introduction pour qui n’est pas familier de l’œuvre
citée. La description est juste mais les analyses partielles, faisant
en outre l’impasse sur une grande partie des commentaires suscités
par la somme godardienne, en particulier à l’étranger.
Quant au choix du terme « cinématographe »,
il n’est guère précisé : Bresson, auquel le
terme fait référence, reste une figure tutélaire
de Godard, mais la question de l’écriture (cinémato-graphe)
dans les Histoire(s) et plus largement dans l’œuvre
de Godard est trop importante pour être ainsi annoncée puis
éludée.
Frédéric Hardouin, Le cinématographe
selon Godard, Introduction aux Histoire(s) du cinéma ou réflexion
sur le temps des images, L’harmattan, collection « Champs
visuels », 2007, 156 pages, 15 €.

Les yeux qui forniquent
par Aurélie Soulatges (mai 2007)
Tout commence par un tableau dérobé à
la vue du spectateur, insoutenable à regarder comme la plupart
des toiles de Jean Rustin, et qui nous place immédiatement dans
la problématique de sa peinture – entendons sa peinture depuis
1971, date à laquelle il rompt définitivement avec l’abstraction.
Isabelle Rèbre, la réalisatrice du film, avoue, dès
le premier plan, sa gêne face à une toile représentant,
comme bien souvent, une femme sur fond sombre bleu-gris, nous traversant
de son regard fixe si énigmatique, poignant comme un appel, tandis
que ses mains écartent sans retenue son sexe, comme pour le soumettre
à notre vue et à notre jugement. Face à ce malaise,
la réalisatrice prie le peintre de soustraire cette vision en lui
apposant une toile entièrement recouverte de peinture noire. Jean
Rustin, qui s’exécute alors, affirme plus loin et à
juste titre qu’il veut « montrer ce que tout le monde
refuse de voir ».
Les yeux, le sexe, sont autant d’ouvertures qui happent le spectateur,
le forcent à entrer de plein pied dans le tableau, tandis qu’un
trouble se créé de ce double jeu de regards. Entre le personnage
représenté (ainsi que tout ce qu’il concentre en terme
d’angoisse) et le spectateur s’amorce une étrange étreinte,
qui pourrait faire songer à certains tableaux de Goya, tel que
Les vieilles, dans lequel le miroir déclenche un procédé
analogue.
La plupart des scènes se situent dans l’atelier de Jean Rustin.
Plusieurs intervenants, parmi lesquels Henri Cueco, peintre et ami de
longue date, Pascal Quignard – qui écrivait au sein du numéro
2 de la revue Enfers (avril 1996), consacré à Jean
Rustin, dans un texte intitulé « la présence
fascinée » : « Tout ce que nos yeux ne peuvent
voir et que nos doigts ne peuvent toucher n’est pas absent du monde »
–, se succèdent auprès du peintre et donnent lieu
à des dialogues portant sur des thèmes majeurs, associés
généralement au travail de Rustin. Ainsi, les questions
de la folie et de l’obscénité reviennent souvent,
à tel point que Rustin, qui reconnaît volontiers que ses
œuvres sont « obscènes », finit par
s’enquérir auprès du Larousse de ce que signifie exactement
le terme.
Ce documentaire, plus que les précisions qu’il nous apporte
sur la vie et l’œuvre de Jean Rustin, même si ces dernières
ne font pas défaut, insiste plutôt sur la personnalité
du peintre, en nous le donnant à voir, dans ses rapports intimes
avec sa peinture, ses toiles, la présence qu’elles dégagent
et l’espace qu’elles occupent, ainsi que dans ceux qu’il
entretient avec les personnes qu’il côtoient dans ce documentaire.
Les dialogues sont simples, le ton libre et non dénué d’humour,
tel que dans cette fameuse scène avec Cueco, où les deux
amis discourent en partant de l’observation et de commentaires amusés
sur d’anciennes toiles de Rustin.
Ce film n’a pour l’instant pas de visa d’exploitation,
il a fait l’objet d’une séance unique (une seconde
a cependant due être programmée à la suite de la première
pour faire face au nombre de spectateurs présents) au cinéma
Georges Méliès, à Montreuil.
La peinture de Jean Rustin d'Isabelle Rèbre,
documentaire, 2007. Production : Senso Films. Durée : 60 min.

Le détour par la scène
par Mathias Lavin (mai 2007)
Il
y a deux ouvrages en un dans le livre de Charles Tesson, Théâtre
et cinéma. Le premier répond aux exigences de la collection
(« Les Petits Cahiers ») dans laquelle il est publié.
Le propos se fait alors didactique pour décrire l’évolution
des rapports entre théâtre et cinéma en abordant un
certain nombres de points cruciaux (la frontalité du cinéma
des premiers temps, le rôle des décors, la place accordée
à la parole, le statut de l’acteur, le théâtre
comme métaphore d’un monde d’apparences, etc.) de façon
claire, élégante et synthétique – parfois même
un peu trop : ainsi, bien que l’auteur utilise à plusieurs
reprises le terme de « mise en scène », il
est étonnant que la notion ne fasse jamais l’objet d’un
commentaire, même rapide, alors qu’elle est précisément
située au croisement entre les deux arts, et qu’elle possède
de ce fait un pouvoir de problématisation déterminant.
Pour voir apparaître le second livre caché sous le premier,
il faut partir de la fin (l’épilogue intitulé « Quand
le théâtre se fait rare ») qui, en évoquant
Resnais (Pas sur la bouche) et Oliveira, insiste sur le fait que
la présence du théâtral semble désormais affaire
de génération. Si, dans le cinéma contemporain, le
théâtre (il faut comprendre : le théâtre
au cinéma, ou plus encore le théâtre de cinéma)
est le domaine réservé de cinéastes âgés,
il ne faut pas considérer ce phénomène comme passéiste
mais, nous dit Tesson, comme l’indice d’une enfance de l’art
retrouvé. Cette persistance marginale mais essentielle, d’une
inactualité perpétuelle, permet de reparcourir l’histoire
du cinéma à rebours (il faut alors reprendre la lecture
pour le seul plaisir) et s’attarder sur quelques figures (Renoir,
Lubitsch, Guitry, Chaplin, etc., et en particulier Dreyer, le grand favori
de l’auteur) qui ont travaillé à partir d’une
« idée » du théâtre pour tenter
de définir le cinéma dans son impureté. Sous une
apparence scolaire (théâtre et cinéma : filiation,
ressemblances, différences) apparaît un questionnement toujours
fécond pour éprouver les pouvoirs du cinéma. L’épithète
« théâtral », longtemps resté
dépréciatif pour parler des films (trop de paroles, rythme
trop lent, préciosité du jeu des comédiens, etc.),
désigne ainsi une des lignées les plus inventives du 7e
art.
Charles Tesson, Théâtre et cinéma,
Cahiers du cinéma, collection « Les petits Cahiers »,
avril 2007, 95 pages, 8,95 €.

Nicole brenez, Cinémas d’avant-garde
par Mathias Lavin (mars 2007)
L’ouvrage
de Nicole Brenez réussit non seulement à répondre
à la contrainte de la collection pédagogique où il
est édité mais il propose en outre, sous une forme synthétique,
une réflexion des plus stimulantes. C’est autour de la notion
d’avant-garde elle-même que l’opération théorique
est la plus efficace. En effet, alors que le terme semblait délaissé,
ou uniquement destiné à des classifications d’historiens
(les dites avant-gardes historiques, et pour le cinéma, une période
allant des années 1920 au début des années 1930),
l’auteure lui redonne toute sa vigueur, rompant avec les atermoiements
sémantiques (cinéma expérimental, cinéma d’artistes,
cinéma de poésie, etc.). Elle en propose une définition
aussi simple que définitive : le cinéma d’avant-garde
n’est pas réductible à son mode de production, ni
à une déclaration doctrinale qui ferait école, ni
même à une esthétique précise, il est l’héritier
du projet des Lumières, il est l’émancipation du cinéma
et par le cinéma. Cet horizon politique dépasse la simple
coïncidence des avant-gardes historiques avec différents mouvements
de contestation, et permet en outre de se débarrasser de l’assimilation
paresseuse : cinéma d’avant-garde = formalisme. Pour préciser
son propos, Brenez propose une description en douze points de l’exploration
« des propriétés et des puissances du cinématographe »
par le cinéma d’avant-garde. Chacun des éléments
de cette typologie mériterait des commentaires et appelle surtout
un ouvrage de plus grande ampleur qui détaillerait et nuancerait
chacune des catégories proposées. Pour cette raison, je
n’entrerai pas plus dans le détail, mais je mentionnerai
toutefois l’insistance sur l’invention de nouvelles formes
narratives pratiquée par ce cinéma – puisque cet aspect
entre en résonance directe avec les intérêts de notre
revue. Il faut signaler enfin que l’un des grands mérites
de l’ouvrage est de démontrer que le cinéma d’avant-garde
est bel et bien vivant (comme l’indique la filmographie chronologique)
et qu’il est actif dans toute l’histoire du cinéma,
en particulier dans l’époque contemporaine.
Nicole Brenez, Cinémas d’avant-garde,
Cahiers du cinéma, collection « Les petits Cahiers »,
2007, 96 pages, 8,95 €.

Mon empire pour la vidéo
par Mathias Lavin (février 2007)
Je
ne me livrerai pas à une critique d’Inland Empire,
le dernier long métrage de David Lynch, pas plus qu’à
une tentative d’interprétation. Je voudrais juste signaler
un point, concernant l’usage de la vidéo dans le film, et
la manière dont elle entre en relation avec la fiction. On peut
rapidement dégager trois usages récents de la vidéo
au cinéma. D’abord, première manifestation, la vidéo
est utilisée comme un plus-de-réel par rapport à
l’image de cinéma dominante. C’est ainsi que s’en
sont servis les bruyants adeptes du Dogme : caméra tremblée,
décadrage, image sale, etc., tout devait produire un « effet
de réel » hyperbolique. À contrario, une autre
tendance réside dans le fait de jouer de la matière vidéo
comme un moyen d’abstraction. Là-bas, la dernière
œuvre de Chantal Akerman, serait un emblème parfait de cette
tendance, la trame vidéo se mêlant avec les stores filmés
de façon quasi permanente pour proposer une formalisation très
forte de l’espace. Enfin, dernier stade sans doute, en raison du
développement technique et de la pulsion réaliste, la vidéo
haute définition devient comparable à l’image de cinéma.
Désormais il devient bien difficile de savoir si le film a été
tourné en vidéo haute définition ou en 35 mm.
Rien de tel dans Inland Empire, ni plus de réel, ni plus
d’abstraction, ni autant de cinéma. Alors ? L’image
est agressive, souvent floue mais sans chercher à faire amateur,
la caméra, très mobile, se tient dans une sorte de déséquilibre
constant et l’éclairage est très violent, très
cru (on ne retrouve pas les couleurs plus franches des productions les
plus récentes de Lynch). Dès lors la sensation la plus immédiate
reste celle d’une séparation nette entre l’image et
le récit. S’agit-il d’une indifférence totale
? Une telle lecture formaliste est difficilement tenable. On peut penser
qu’il s’agit plutôt d’une influence de l’une
sur l’autre. Le film est tortueux et incompréhensible, certes
(ce qui n’est guère une nouveauté pour ce réalisateur),
mais l’image brille (littéralement !) d’un éclat
inédit, étrange et repoussant. On peut penser alors que
matière et lumière fournissent le moteur principal de l’intrigue,
et un motif puissant à l’étrangeté de ce monde.
Quant à savoir si cette opération ne se révèle
pas finalement un peu vaine, c’est une autre histoire.
Inland Empire de David Lynch, avec Laura Dern, Justin
Theroux, Jeremy Irons.
Film sorti en France le 7 février 2007. Durée : 2 h 52.

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