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Action
restreinte n° 9, (entre parenthèses)
Sommaire 01 Édito, Aurélie Soulatges
Ouverture Il est indéniablement paradoxal de consacrer aux
parenthèses tout un numéro. Survenant sans prévenir, la parenthèse, ou
plus exactement son ouverture, prend naissance en fissurant le propos.
Elle agit comme une intruse, fracturant les portes du discours, du récit,
s’y greffant à partir d’un mot, d’une idée. L’irruption de parenthèses possède cette aptitude à provoquer une mise en abyme du discours, en le multipliant et le divisant simultanément et à l’infini, du moins potentiellement. Quel exemple plus parlant à cela que les contes des Mille et une nuits ? Schéhérazade, destinée à la mort au lendemain de son mariage avec le roi de Perse, comme ce dernier en avait déclaré l’usage, parvient, à l’aide de son talentueux art de raconter, à convaincre son époux de renoncer à ce funeste dessein. Non seulement, le lecteur se retrouve captivé par la narration successive des multiples anecdotes – qui font alors office de parenthèses au regard du premier conte –, reléguant à l’oubli, au fur et à mesure du déroulement du récit, les précédentes histoires pour ne rester concentré, en proie à une irrésistible impatience, que sur le fil conducteur qui relie les histoires entre elles ; mais ce qu’il ressent au moment de sa lecture est précisément la même insatiable curiosité que celle du roi de Perse. Le dénouement du conte, s’il s’achève heureusement, le doit à la suprématie du désir de connaître et entendre la suite de l’histoire. On pourrait également mentionner l’ensemble
des interventions de textes dans le texte, tel un développement
de Balzac sur les cimetières de Paris au sein d’un roman
occupé à narrer tout autre chose. C’est la parenthèse
descriptive, dont l’appétit vorace semble parfois sans frein,
ou encore l’esprit piquant d’un Stendhal parsemant son texte
d’incises imprévues. Et tout aussi bien, il faudrait citer
les monologues emboîtés les uns dans les autres (Joyce, Faulkner),
les récits enchâssés (Cervantès, Diderot),
aussi longs soient-ils, les incises innombrables dans des phrases déjà
tortueuses (Proust, Bernhard), formant autant de parenthèses dans
des textes ou récits. Les écrits de Louis René des
Forêts ne sont-ils pas des successions de parenthèses dont
la trame principale se serait estompée ? Que dire des « textes »
aux formes multiples d’Antonin Artaud – entre poèmes,
réflexions, correspondance, notes personnelles, interjections,
dessins, etc. –, dont la plupart, en raison de leur statut, interrogent
la légitimité d’une publication et qui composent néanmoins
son œuvre ? Citons encore Novarina, qui emploie, dans
ses derniers ouvrages, les didascalies de façon très singulière,
en en faisant la scène curieuse d’un théâtre
parlé en silence. Dans un autre registre, en poète-mathématicien
qu’il est, Roubaud utilise les parenthèses (et leur emboîtement)
pour insérer des excroissances au sein des diverses branches de
son vaste projet commencé avec Le grand incendie de Londres. Le roman n’est-il pas tout entier art de la parenthèse ? Les parenthèses, dont l’étymologie (du grec, parenthesis) signifie « action de mettre auprès de », affirment d’emblée leur caractère secondaire. Placé à côté, pour ne pas dire de côté, le contenu qu’elles enferment revêt une importance moindre. Le roman s’inscrit, dès son apparition, comme inférieur. Écrit en langue vulgaire, le roman, il se destine à distraire et son propos n’aborde a priori rien de sérieux. Cela est vrai pour l’Occident, mais si l’on prend l’exemple plus lointain de la Chine, sa signification et son origine restent sensiblement les mêmes : qualifié de xiao shuo, « menus propos », il s’oppose en cela à la poésie ou à l’histoire par son aspect quasi insignifiant, peu noble. Notre ère du soupçon contemporaine donne une nouvelle vérité à cette spécificité inférieure du roman, en reléguant au second plan la fiction qui n’est ni une promotion de la vie de l’auteur ni le simple compte rendu d’une histoire plus vraie que nature. La parenthèse n’est-elle pas alors un art du roman, genre mineur par excellence ? Des parenthèses, on tire facilement une métaphore
sur l’existence, désignant ces périodes isolées
du cours de ce que nous nommons gauchement la vie, instants ou
années gelés, comme suspendus, nous changeant en êtres
inconsistants, absents, hors de propos. La vie elle-même n’est-elle
pas une brève parenthèse, à peine plus qu’un
songe ? L’absence de parenthèses suppose la cohérence d’un dispositif, qu’il soit d’ordre métaphorique ou que l’on se réfère au discours ou à la fiction proprement dits. Un propos bien huilé, parfaitement mené, peut être plaisant à entendre, notamment par son aspect didactique ou sa continuité linéaire. D’autres pistes de réflexion s’avèrent néanmoins intéressantes. Il semble légitime d’affirmer par exemple que tout discours (ou régime) à caractère autoritaire et sectaire présuppose la répression de la moindre tentative d’ouverture (de parenthèses), ou du moins une certaine méfiance à son égard. En effet, n’importe quel acte ou propos – que l’on peut qualifier d’à côté (du discours officiel qui ne tolère aucune digression) et de mineur (toujours par rapport à celui-ci) – contient la potentialité d’être interprété comme une opposition à l’idéologie dominante (et parfois, heureusement, avec raison). L’action d’ouvrir une parenthèse dans ce cadre constitue alors une réfutation en acte, une perspective discrète et têtue d’espoir, de résistance, un moyen possible de créer des zones aérées et protégées. En cela la parenthèse détient une potentielle valeur contestataire. En se focalisant uniquement sur l’aspect discursif
de la parenthèse, ne perçoit-on pas que l’histoire,
et les histoires (de l’art, de la littérature, de
la musique, politique, etc.), s’affine au fil du temps pour ne retenir
qu’une part infime de ce qui a été ? Les avant-gardes,
avant d’être officialisées (ou non) par l’histoire
de l’art, n’incarnent-elles pas des parenthèses au
regard de l’art contemporain ? Que reste-t-il actuellement
de la mise en perspective du mouvement artistique féministe et
de l’art corporel des années 1970 ? Quid des Nouvelles
Vagues cinématographiques des années 1960 ? Qu’en
sera-t-il demain de la place occupée par des écrivains talentueux
et reconnus par leurs pairs, mais publiés à faible tirage ?
Que deviennent aujourd’hui les combats féministes et les
avancées en matière de qualité de vie, à l’heure
où le discours dominant, profondément réactionnaire,
encense les valeurs conservatrices représentées par la famille,
le mariage, la reproduction, le travail comme facteur de réussite
sociale (« plus c’est long, plus c’est bon »),
et les sentiments patriotiques pour couronner le tout ? Dans le contexte actuel, particulièrement rétrograde
et amnésique, certaines parenthèses ne mériteraient-elles
pas d’être (ré)ouvertes ? |
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