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Action restreinte n° 5-6, États provisoires de la fiction
numéro double, 2005

 

couv

 

Sommaire

001 Édito, Aurélie Soulatges
002 Ouverture, Mathias Lavin, Aurélie Soulatges, & Isabelle Zribi
008 Fiction dérivée ou le désir existait, Isabelle Garron
014 De la fiction, en veux-tu, en voici, Michel Deguy
021 Fingidor, Mathias Lavin
025 Quand les monstres attaquent, Christophe Fiat
034 Fiction de fictions, Joseph Julien Guglielmi
038 Nous sommes détachés de ce qui a une fin et attachés à ce qui n’en a pas, Jean-Luc Parant
052 L’inconnue du train 31425, Francis Marshall
062 Comment j’ai dansé avec Iévaryschnikov, Élisabeth Jacquet
069 Tourty ou Tourtebattre. Une histoire de la Grande Guerre, Gertrude Stein
072 Réponse au questionnaire, Jean-François Bory
073 Aby à Hambourg. Une fiction flexible, Liliane Giraudon
080 L’ouvrage têtu de la fiction, Frédéric Lefebvre
083 Je n’ai rien inventé, Véronique Vassiliou
088 Mes recettes faciles, Guillaume Soulatges
090 Mégazord, Véronique Pittolo
095 Du meurtre, Marie Étienne
100 De Broïch. Homotopies d’un poème, Oswald Egger
110 Proses, Dominique Quélen
122 Chute, Florence Pazzottu
125 Amos (extrait), Thierry Trani
138 Où vas-tu, Drame-Poésie ?, Maria Gabriela Llansol
153 Le rêve de Dieu, Aurélie Soulatges
161 Réponse au questionnaire, Eric Meunié
164 A M, Monia Ma
168 La République de Mek-Ouyes, Jacques Jouet
171 Mensonges intimes, Hubert Lucot
173 Relation à la fiction, Nathalie Gassel
176 Au bord de la fiction. Fictions sur les bords, Isabelle Zribi
186 Pro\nom\Personnel (poésie / fiction), Virginie Lalucq
190 Où dorment les chiens bleus, Franck Venaille
198 Ont participé à ce numéro

 

Ouverture
Mathias Lavin, Aurélie Soulatges, & Isabelle Zribi

On a beau ouvrir chacun des romans qui reposent, colorés, sur les tables des libraires, les feuilleter, lire une page de l’un, une page de l’autre, un titre, une quatrième de couverture, on est éberlué : où est passée la fiction ? La production contemporaine littéraire regorge de savoureux témoignages, de documents, de révélations sur la famille Bush (les Français « républicains » sont friands de dynasties), de romans-témoignages sur un type de sexualité censé être piquant, le comportement de telle génération (la génération 68, la génération Casimir, la génération Bridget Jones, etc.), de ruptures amoureuses, d’histoires de famille, de traumatismes d’enfance, ou d’intrigues politiques. On s’obstine à chercher un roman qui ne s’affirme pas comme « plus vrai que vrai », ose s’afficher comme une œuvre de fiction, ce qui ne signifie pas qu’elle renonce à viser le réel dissimulé sous la réalité des faits.

Les liens qu’entretiennent la fiction et le réel sont complexes, comme Antonin Artaud a pu le souligner : « Pourquoi mentir, pourquoi chercher à mettre sur le plan littéraire une chose qui est le cri même de la vie, pourquoi donner des apparences de fiction à ce qui est fait de la substance indéracinable de l’âme, qui est comme la plainte de la réalité ? […]. Nous avons le droit de mentir, mais pas sur l’essence même de la chose. Je ne tiens pas à signer les lettres de mon nom. Mais il faut absolument que le lecteur pense qu’il a entre les mains les éléments d’un roman vécu. »1

Les critiques suivent et s’exclament sur la véracité de cette littérature lessivée. Perfection circulaire : plus un message est formulé avec clarté, mieux les critiques savent le cerner, plus il est vendeur. L’auteur est alors convoqué comme la véritable raison d’être de son livre, le principal attrait des médias et lecteurs. Le livre devient de la sorte un accident secondaire tout juste destiné à nous renseigner sur la personnalité de Christine Angot, la sexualité de Virginie Despentes ou de Nina Bouraoui, l’état de santé de Catherine M. et Jacques H., l’efficacité de la nouvelle crème antirides de Régis Debray, etc. La parole sur la littérature s’apparente à Ici Paris. Cette situation procure la pénible impression d’un enfermement psychotique, d’un monde réduit à une seule dimension, dont on ne peut ni se défaire ni s’écarter, enlisé sous l’avalanche de réalité insipide et morne émanant de cette lit-et-rature (pour reprendre un terme de Franck Venaille).

Les textes de loi et les règlements reflètent la superposition massive de la fiction et du réel, non sans porter gravement atteinte au passage à la liberté de création. D’une part, l’article 227-24, issu du nouveau Code Pénal de 1994, dispose que « le fait soit de fabriquer, de transporter, de diffuser par quelque moyen que ce soit et quel qu’en soit le support un message à caractère violent ou pornographique ou de nature à porter gravement atteinte à la dignité humaine, soit de faire commerce d’un tel message, est puni de trois ans d’emprisonnement et de 75 000 euros d’amende lorsque ce message est susceptible d’être vu ou perçu par un mineur ». Ce texte est appliqué à la fiction. D’autre part, les critères de classement des films (interdiction aux moins de 12, 16, 18 ans, film X) révèlent également qu’aucune distinction n’est établie entre fiction et réalité. Les critères du délit pénal et du classement des films laissent perplexe. L’article 227-24 du Code pénal exige, pour que le délit soit constitué, un « message » à caractère violent, pornographique, ou contraire à la dignité humaine. Il est inconcevable de percevoir une œuvre de fiction comme un support de ce « message » dont parle le Code Pénal. L’art ne se confond pas avec la publicité. Il ne fait la promotion d’aucune idée qui soit réductible à un slogan. Bien sûr, des idées sont présentes dans les œuvres de fiction, des discours circulent, des personnages parlent. Tout comme ceux de la vie quotidienne, mais dans un tout autre registre, les personnages de fiction sont parfois amoraux, racistes, antisémites, pédophiles, prônent le suicide, l’assassinat ou le viol (propos tous susceptibles d’entraîner une condamnation pénale de l’éditeur ou du producteur). La littérature regorge de passages potentiellement condamnables, que l’on songe aux propos antisémites de certains personnages de l’Ulysse de Joyce, ou inscrits dans les Cantos de Pound, ou encore à ceux, violents et persistants, chez Sade ou De Quincey dans De l’assassinat considéré comme un des beaux-arts. Mais ces paroles appartiennent aux protagonistes et, plus encore, à la matière singulière du texte, tissé de mots et de phrases, qui fait mourir l’auteur en chaque livre, fut-il auteur d’autofictions. Faut-il alors censurer Lewis Carroll (pédophilie), Goethe (apologie du suicide), Céline (antisémitisme), Sophocle, Musil et Chateaubriand (inceste), Dante (atteintes à la dignité humaine) ? La liste pourrait courir sur des pages et des pages.
Si l’on revient au classement des films, là aussi, avec une sorte de naïveté qui aurait peut-être ravi Sartre, la norme ne fait pas la distinction entre fiction et réalité. Elle admet que les films « comportant des scènes de sexe non simulées » supposent l’interdiction aux moins de dix-huit ans. Existe-il des fictions où rien n’est simulé ? Où l’art se confond avec le réel ? La loi semble penser qu’il y aurait dans certains films de « véritables » actes sexuels (pénétration comme dans Anatomie de l’Enfer de Breillat). A-t-on jamais distingué au cinéma entre baisers simulés et baisers « véritables » ? La fiction se nourrit de cette pratique constante du simulacre et joue des effets d’indiscernabilité entre réalité et simulation.
L’absence de distinction entre la fiction et l’acte social conduit directement à la censure. Si l’ensemble des dispositions susceptibles de porter atteinte à la liberté de création n’entrent pas systématiquement en vigueur contre les œuvres d’auteurs vivants, il suffirait que « la guerre au terrorisme » ou la « lutte contre l’insécurité » s’amplifient pour qu’elles soient appliquées plus rigoureusement. Et, alors que la loi le permet, les associations et les pouvoirs publics ne pensent pas à censurer les livres et les films devenus classiques. Aussi, si pour les défenseurs de l’intérêt public ou celui prétendu des mineurs, un bon livre est toujours un livre mort, la censure contre les œuvres intégrées dans une tradition se fait plus insidieuse. À la censure se substitue la sensure, pour reprendre le terme de Bernard Noël. Un auteur tel que ce dernier peut voir, de son vivant, un de ses textes passer d’un acte dangereux à une œuvre d’art classique, objet de sensure. Ainsi, Le Château de Cènes, censuré en 1974, est réédité par Gallimard dans une collection de poche, sacré classique, et donc sensuré en 2004. Ce double mouvement de censure et de sensure réduisent considérablement la portée de la fiction et de l’art, dont la fonction n’est pas réductible à la diffusion d’« idées saines »2, mais qui, par sa nature même, bouscule, heurte, déborde.

Pourtant, la fiction ne disparaît pas. Elle résiste. Elle résiste là où on ne l’attend pas. Dans des travaux d’auteurs et d’artistes qui précisément estiment qu’ils ne produisent pas de fiction (au sens anglo-saxon de fiction, roman ou nouvelle). Dans la poésie (où l’on a l’habitude de ranger tout ce qui est inclassable et expérimental), dans certains films ou certaines pratiques plastiques, dans des formes indéfinissables, rétives aux genres déjà connus. Ces résistances fictionnelles se soustraient résolument aux genres et aux classifications existants (poésie, roman, art, vidéo, polar, livre érotique, film, essai, etc.). Elles sont des avancées et font resurgir, par le biais du questionnement, les modes et procédés classiques de la fiction, tout ce qui fait histoire (le récit a-t-il forcément un début, une fin, un milieu ?), élabore une narration, ce qui constitue son aspect linéaire (existe-t-il un bon sens à la fiction ? comment ne pas prendre la grande highway traversant le désert de la réalité, quelles voies courbes peuvent se dessiner ?). De même sont interrogés les personnages, le narrateur (qui est-ce ? est-ce une unité ? qui parle quand on écrit « je » ?, etc.), en les désarticulant et en présentant des formes stimulantes, utilisant ces outils de fiction. Ces interrogations, si elles ne sont pas inédites, se posent avec une acuité et une actualité renouvelées.
Nous voudrions en dresser un bilan provisoire et incomplet, et présenter cette résurgence, cette présence de la fiction à travers des démarches différentes, qui ne s’inscrivent ni dans la même ligne formelle, ni dans le même champ éditorial. Nous avons alors demandé à des artistes et écrivains qui nous semblaient directement concernés – d’une façon ou d’une autre – de partir de quelques questions relatives à la fiction, en s’appuyant sur la singularité de leur travail. Ces pistes de réflexion pouvaient être suivies en partie ou en totalité, voire même être laissées de côté pour répondre à d’autres questions, ou nous proposer une expérience susceptible d’être présentée dans ces « États provisoires de la fiction ». Les questions auxquelles répond l’ensemble des contributions de ce numéro sont les suivantes :
1) De quelles manières la fiction intervient-elle dans votre œuvre ? Quelles potentialités singulières vous semble-t-elle receler ?
2) Quelles expériences de la fiction imprègnent votre création ?
3) Quels liens faites-vous entre fiction, récit, narration, démonstration, etc. ?
4) Entre document-témoignage et littérature intime (« auto-fiction »), censure journa-listique et censure d’état, quel espace est aujourd’hui possible pour la fiction ?
5) Considérez-vous la fiction comme une notion critique ? De quelle manière la fiction peut-elle changer, éroder, notre manière de lire, de voir, de vivre ?

Le résultat surprend par la diversité des formes que revêtent ces résistances fictionnelles. L’industrie éditoriale étant ce qu’elle est, le produit-livre doit, pour trouver une place dans le marché, être étiqueté et trouver sa pile, en attendant le pilon. On les tire soit vers le roman, si c’est justifiable, même mal, soit vers la poésie, si c’est impossible. Mais devant ces résistances fictionnelles, il faut constater que les catégories sont souvent forcées. Ces formes de résistances fictionnelles n’ont pas de place spécifique dans le champ éditorial et sont contraintes de passer par une catégorie, un genre ou une forme déjà constitués.
Nous essayons, au sein d’Action restreinte, de les accueillir, dans toute leur diversité, sans chercher à faire de classification, mais simplement en elles-mêmes, comme propositions riches d’enseignement tant pour l’écrivain que pour le lecteur, car elles transforment notre manière de lire, de voir, et donc de vivre.

1. Lettre d’Antonin Artaud à Jacques Rivière, datée du 25 mai 1924.
2. Objet premier de la presse, selon le patron du premier groupe de presse français.

Fiction dérivée ou le désir existait
Isabelle Garron

Sous le tableau principal du retable, on découvre ces narrations de prédelles, isolées les unes des autres par des cadres de bois peint, parfois doré à l’or fin, séquences de ce qui avait vraisemblablement eu lieu. Histoires représentées fondant les croyances, désignant les incroyants. Plan fixe : une enfilade de salles de musées. Deux personnes déambulent, visiblement à la recherche des formes de la narration. Ces visages dans les cartouches, de tels plis témoignant des étoffes, représentent ce qui advint dans l’histoire et on garde le silence – captifs. Captifs, c’est dire de cette façon, lorsque pris par le livre, on se déplace et comprend, sans avoir ce sentiment au début, mais un désir ferme cependant, de ne pas être ailleurs.
Interroger alors pour l’enquête l’une des deux figures croisées en promenade au musée : « quelle différence vois-tu entre fiction et récit ? ». Elle avait répondu : « eh bien je dirais qu’une fiction se construit autour de faits inventés, tandis qu’un récit se met en place à partir de quelque chose de réel, de vrai ». Préférer à cette idée celle limitant la distinction irréductible quant au sens, celle maintenue par les termes eux-mêmes (postulat 1) et cela malgré l’étroite proximité de leur définition. Face à cette imprenable distance exprimée, souhaiter davantage aborder l’idée d’une sorte de version parallèle de faits attestés, rédigée par une présence double (postulat 2) se débattant entre instant et durée. Présenter là – autrement – l’auteur se confrontant aux injonctions de la ponctuation d’un phrasé. C’est dire encore : désirer ici acter des liens tendus entre sidération des puissances révélées du langage et formes créatrices de l’expérience plutôt que de chercher à figer la faille sensible d’écrire, éprouvé par chacun dans cet enfermant dehors.
Écrire dehors : projet tenu, avec ce qui arrive ou n’arrive pas, mais s’étant à tout le moins présenté à la formulation comme un besoin d’en découdre, d’en arriver là, à l’écrire et à le représenter sciemment. Voilà bien l’expérience du narré et de ses méta-discours vertigineux par lesquels j’ai lu et regardé, ce qui prit – de fait – littéralement mon temps. Soit la nécessité de rédiger pour Raymond Roussel, Comment j’ai écrit certains de mes livres. Soit, comment oui (se rappeler de cela) la combinatoire s’agrège entre ce que l’auteur veut, voit, et vante… redoute du merveilleux contre un réel qu’il manipule et dans lequel il se meut – faune esthétique. Voilà ce qui souvent m’interroge lorsque confrontée aux ordres de la fiction, le sentiment d’en être intimement exclue à l’origine ne cesse de raviver la « question-poème ». Jetée certes mais pas de la mémoire des livres ouverts à / sur ce qu’écrire signifie , et matériau incontournable pour tenter quelque réponse impliquée. Fictions, récits, installations portent ce qui mine les instants échappés plus d’une fraction à la pensée. Souvenir précis, Également, d’un état d’éveil acquis grâce aux œuvres, comme autant d’entrées à l’orée de récits d’explorateurs et de guerriers. Épopée de tous et de chacun, observateurs immobiles au centre du travail, face au « vivre-comment », que l’on accueille avec plus ou moins de réticence, d’empathie, d’envie de quoi. Pourtant, demeure ce mouvement interne et je l’entrevoyais à chaque fois, comme déplaçant les objets, les finalités. Autant de pistes brouillées au fait de mon imaginaire non pour perdre mais retrouver un élan de langue, un seul ; contre une solitude, pas son idée, c’est bien différent : « Je ne serai pas seul, les premiers temps, je le suis bien sûr. Seul. C’est vite dit » (Beckett, L’innommable ; au début). À ce propos, contrepoint d’aujourd’hui, dans sa foulée, évoquer le recueil de Piekarski dont le titre Un récit que notre joie empêche, dirait bien quelque chose. Soit une succession de poèmes en prose qui se clôt par ces mots et leur tiret : « la langue infinie manque – ». Soit cette chute comme pour obéir à ce balancement provisoire martelé par le poème contre ces horizons reconnus dans les livres-portant-durée. Pavese, « le métier de poète », à propos de Travailler Fatigue : « Les mers du Sud […] sont donc ma première tentative de poésie-récit et justifie ce double terme, comme déroulement objectif des faits, exposé avec sobriété et donc pensais-je suivant l’imaginaire ». « Poesia-racconto » : reçue comme un enseignement à voix basse de l’intime. Un balancement qui va, modérateur de chants. Lyrique, désirée, apprise souvent là, lorsqu’il fallut se rendre à ce que L'innommable tramait : « C’est ça, tressons, tressons ». Chants posés d’un texte éconduit au tabou aboli. Soit les sept chants de Tombeau pour Cinq cent mille soldats de Guyotat : derniers mots « Poings à terre, ils se baisent aux genoux, au sexe, au front. » Qui survit dans la langue, se signe in fine, et la décharge d’une peine, incompressible. Leçon de fond : fiction possédée pour rendre.
De l’autre côté un lecteur .celui-là par qui fatalement tout va finir par arriver, se produire. Lui, suivant – qui l’ignore – au-delà des principes rhétoriques ce qui intrigue : fil directeur .langue .moteur. Revoir exactement à cet instant précis la scène : relier, en l’inventant, l’image originelle suspendue d’un film impossible à restituer (d’où le-substitut-pour-causer, négocié avec soi ; comme la chance d’accepter pour un texte, le discours narratif). Revoir donc ce faux pas du funambule de la Strada de Fellini, qui ne tombe ni au début, ni à la fin du film mais pendant que la fiction prend et déroute. Accident voilà. Force et formes de l’accident – soit risque zéro, exclu de la narration – Déviation par ce qui arrive (mais qui est ce qui ?) qui poserait sa surenchère (ses rebondissements) comme un des principes de réalité les plus intransigeants (postulat 3) ; déplaçant de fait la question de l’advenu vers une ouverture du champ hors de la présence informée. M.D. – fiction, récit, film : coexistants et non. Le Vice-consul, voix off : « ce n’est pas possible, dit Peter Morgan, excusez-nous, le personnage que vous êtes ne nous intéresse que lorque vous êtes absent. » Repère personnel, vocalises pour un texte à venir. Agatha, le départ comme le récit, impossibles : « je pars pour aimer toujours dans cette douleur adorable de ne jamais te tenir, de ne jamais pouvoir faire que cet amour nous laisse pour morts ». Conditions du théâtre des feux ; absences remarquables portées par les corps : structure de langue retenue pour ma part. « C’est à un combat sans corps que tu dois te préparer » Michaux, Poteaux d’angles : j’écoute. à ce sujet et en l’état provisoire d’un tel questionnement, apposer une vision L’orage de Giorgione (Venise), la leçon identique, ancienne, inégalée, de la peinture. Observer comment (formuler) la colonne brisée tient la composition, que ce qui est dit s’arrime à cette représentation de la mort, et donc dans le récit non inscrit là de cette disparition. Élément rompu entre les personnages comme pour donner place et légitimité au discours aphone. Celui-là, aspiration du temps par l’objet de cet indicible, déplaçant également le centre du tableau. D’où, fatalement en retour, cette séduction inverse de ce que l’histoire restituée, parfois diffuse, infuse, incarne, inscrit, promène en vous. Le désir aussi de fuir ce miroir du même ; pas moderne en vérité. Mais ne pas parler du roman et pourtant en parler dedans, « version-poème ». Relire à plus d’un titre pour cela Le roman de la Langue de Mathieu Bénézet.
Évider votre question passionnante finissait de me rappeler à quel point, au début, pas eu le choix de la poésie ; et qu’en écrivant cela ici, je n’invente rien. Mais au contraire qu’à ce corps défendant, l’intention inquiétante de la fiction (ce linéaire autorisé) n’a cessé de se retirer comme la mer le fait à certaines heures dans les baies du nord de la France, et même de m’être ôtée par une instance impossible à décrire mais véritable. La fiction n’interviendrait donc pas ouvertement dans le travail entrepris jusqu’ici, mais elle s’immisce depuis ses seuils, ses projets contrariés et dans la trace d’un toucher versatile éprouvé selon les matériaux importés pour édifier un texte. Fiction-corps-langue – impact d’elle – que l’on ne peut prévoir, mais retenu en mémoire, accueillie justement au point où elle dérange. Où la reconnaître déplacée, l’accepter : elle me pense. Aucun voyage d’agrément donc mais une recomposition inlassable, proche des unités perdues rassemblées cet octobre par Henri Lefebvre dans un livre singulier. Il aborderait ce que la fiction me paraît appeler de ses vœux : soit un excès de réalité que l’on ne peut prouver sans recenser les événements qui édifièrent conjointement un vécu et son inachèvement : perte, regret, destruction, ce qui n’aura jamais lieu dans l’existence de personnages, fictifs par excellence.
Pourtant, à l’initiale, cassé le premier ruban de machine, le désir existait d’inventer une histoire, de tenir des incarnations précises et vivant des vies sans métaphore, de composer un temps écoulé et par les phrases enchaîné ; elles liées par nécessité de projeter à leur tour une langue, parce qu’autrement indociles. Autrement qu’indociles et fixées davantage dans « l’experiment-poème », par ce que le poème, le mètre et le suspens de chaque état imminent, libère justement de pesanteur et de certaines règles incontournables et autres cadres d’unité et de dénouement contre lesquelles s’élever, enfant. D’où la raison de ces phrases tentées qui dès les premiers mots se changeraient en vers au fond de mon effort (comme dans les contes les bijoux en animaux visqueux) allant contre la cohérence des formes narratives qui nous apprirent en les lisant à épouser un instant (ô cette fois conte de fées) un monde et par lesquelles il nous fut promis de naître, un jour ou l’autre. Référent naturel à ce sujet que l’ouverture du Ravissement par lequel ai regardé autre chose pour écrire après : « Lol V. Stein est née ici, à S. Thala, et elle y a vécu une grande partie de sa jeunesse ». Question d’identification du lieu qui contient le corps qui parle ; qui ne peut taire le point de vue. Ainsi la terre aimée, le site attestant d’une histoire. Relire à ce titre la fiction Le Clezio, Terra Amata qui débutait ainsi : « je vais commencer par dire ce que c’était que ce pays-là, C’était une étendue de terre et de pierrailles sèches, avec quelques montagnes, quelques collines, et, de l’autre côté, le grand plateau de la mer. ». Fascination des incipit, de tous ceux qui prennent et emmènent vers la poesia racconto. Marche dans quel désert que celle d’éprouver la leçon aînée. Tombeaux pour Cinq cent mille soldats ; émilienne à Serge : « Ne me laisse pas seule dans ce désert, dans les palmes de cette île. Ordonne, connais ma vie, caresse-moi, déchire-moi, trouve mon cœur, caresse-le, baise-le, je serai morte. » Langue demandeuse de fiction qui sans façon me fait retourner au poème. Lecture entamée, poursuivie ; langue amputée : « Oh les derniers tours, ça va vite. Ma jambe en moins leur était indifférente. Peut-être qu’au départ je ne l’avais plus. » (L’innommable, toujours un peu plus loin).
Le désir existait et ce manque subsista, les textes de fiction toujours à proximité sur la table de travail, comme autant de dictionnaires. Oui ; des fictions-dictionnaires, voilà pour dire un peu, des fictions inventaires, registres et supports d’ancrage véritables ou de coups fomentés pour le vers. Ce désir d’allonger, de suivre la grammaire, les présupposés, les tournures, l’évitement du tout dire retranché grâce au style, aux sillons tenseurs de l’image qui dure, se décline et impose l’acte, réforme dans la composition du livre, le retrait dans lequel l’ordre poétique se retrouve poings et mains liés. Négatif enserré, ses références disjointes et muettes, son intention, la trajectoire des corps qui l’habitent, exposés à la fracture, à ce séisme intérieur qui interdit l’accès à de l’invention pure. Voilà comment j’en parlerais – provisoirement – pour commencer.

L’inconnue du train 31425
Francis Marshall

Dès 1970 je me mets en tête de raconter des histoires ordinaires avec des matériaux déclassés (bourre de matelas, ficelle, fil de fer, vêtements usagés…). Les histoires sont simples : repas en famille, enfants en vélo, l’école communale, la promenade du dimanche…). La façon de raconter des histoires est monumentale. Ce sera la vie de Mauricette (conservée à la Fabuloserie, musée d’Art brut, à Dicy, dans l’Yonne). Après la fabrication de trois cents bourrages autour de la vie dans les campagnes, je m’éloigne volontairement du réel critique pour entrer dans une phase plus obsessionnelle avec L’inconnue du train 31425.
Je lui fabrique des paysages, des architectures, une gare, un train, des déraillements et des offrandes, L’inconnue à la jupe écossaise envahit mon atelier, je lui fabrique une espèce de père ombrageux et une mère émail-diamant, je la transforme en apparition avec une auréole de bienheureuse-victime de la passion.
Il n’en reste pas moins que L’inconnue n’est jamais que la cousine endimanchée de Mauricette la villageoise.

Photos©Aurélie Soulatges

Amos (Extrait)
Thierry Trani

À 7 heures ce jeudi, à peine le radioréveil donna-t-il son cocorico de synthèse qu’Amos en écho se mit à pleurer de rage, à gémir un vocero inspiré – Semoule gémit avec lui un instant puis s’avisa qu’il était plus intéressant au réveil de dévorer un Tchekhov – d’où émergeaient des jurons étranglés et qui, avec les moulinets furieux de ses bras, les bourrades haineuses décochées au traversin, le buste toupinant dans les draps comme une murène mise vive à bouillir – dans la pénombre, le spectacle évoquait une gigantomachie marine, quelque titanique combat de kraken et de serpent de mer –, démentaient la croyance en une phase hypnopompique où le calme prédomine sur l’agitation vigile, l’interface sommeil-veille créant tout au plus chez certains individus un état bourru passager.
Amos était submergé par une déferlante d’exaspération devant l’iniquité d’un assaillant qui, dès potron-minet, révélait l’ampleur de ses prétentions d’asservissement. Pourquoi, Seigneur, pourquoi, putain de bordel, devait-il aller passer toute la journée – toute sa journée – à s’occuper de niaiseries assassines qui n’avaient rien à voir avec la vie, quand il aurait pu marcher dans les rues, prendre un café dans un petit bar de la rue Guy Môquet, regarder les gens, s’asseoir au fond de la chapelle Sainte-Rita, manger un pain au chocolat, buller, fatrasser, écrire peut-être, ou ne rien faire ?... Une journée passée à ne rien faire n’est jamais complètement perdue. Avec Raymond Radiguet, Amos aspirait, au pire, à « un travail, guère plus fatigant qu’une promenade », quelque douce sinécure. Pourquoi devait-on le caserner dans un bureau pendant les plus belles heures du jour et ne le relâcher qu’au soir venu, floué de tout ce qu’on peut être ou n’être pas ?... Travail, du bas latin trepalium : instrument de torture... Hargneux, il se saisit du cahier bleu sous le lit et brouillonna d’un trait :

Moi, Amos Viltet, pauvre chose ballottée par ses propres remous, m’insurge du haut de ma faiblesse contre le travail, oppression par chacun acceptée, révérée comme maîtresse et garante de la dignité humaine, et l’accuse de nous ravaler au rang d’hologrammes, nous asservir à des pantomimes sans rapport avec notre finalité, dont il nous distrait.

Puis il expédia le cahier à tous les diables, fougea comme un sanglier sous son traversin le temps de s’y faire une bauge à son idée, et se rendormit sans délai.

C’est comme il flânait mollement dans un square ensoleillé que la messagerie immédiate et désincarnée des songes l’informa de la présence d’un tueur au couteau dans les environs. La nouvelle s’était propagée comme une lèpre, déjà le jardin s’était vidé, et lui, Amos Viltet, s’ératait de longues jambes molles à la recherche d’un abri. Il sentait la menace toute proche, il n’osait se retourner de peur de voir le mufle défait de l’égorgeur attaché à ses foulées cotonneuses. Un immeuble gris apparut au bout d’une allée. Il poussa la lourde porte métallique pour se retrouver dans une pièce obscure aux parois de bathyscaphe, qu’il sut aussitôt être un vaste ascenseur. La cabine s’ébranla dans un brondissement de machinerie toussive et s’éleva vers les étages. Se sachant désormais en sécurité, reprenant son souffle, ses yeux s’habituant peu à peu à l’obscurité, il regarda autour de lui : il n’était pas seul dans l’ascenseur, une trentaine de personnes se tenaient dans l’ombre, biscuitées en une parfaite immobilité. Il voulut émettre un cri, il sentit son corps tendre vers un sursaut ; pourtant, il demeura figé lui aussi, incapable d’un mouvement, visage et corps pétrifiés. L’ascenseur s’arrêta au dernier étage, redescendit au rez-de-chaussée, remonta... Amos comprit que jusqu’à la fin des temps, l’appareil, version moderne et rongée d’angoisse de l’échelle de Jacob, poursuivrait ainsi son va-et--vient, une cargaison de statues aux yeux écarquillés dans les entrailles... Il se réveilla en sueur et, comme tiré par un fil, se redressa en position assise.

La situation était grave, impossible de s’y tromper. Depuis qu’il avait pris cette satanée décision de travailler – décision incontournable compte tenu de la réalité financière des locataires du 24 rue Berzélius, immeuble rue, sixième étage gauche, et ce n’étaient pas Aubépine, sa ménagerie budgétivore et sa criminelle insouciance qui empêcheraient la situation d’abcéder –, depuis cette triste et historique décision, donc, « Adieu beauté rudânière » ! ... Il n’avait plus connu une seule de ces plages de paix où se recoquiller, non, même le sommeil s’imprégnait d’hostilité, l’entraînait dans la vésanie promue réalité... Mais pourquoi, bordel, pourquoi ? Et qui a dit que dans la vie, il faut être courageux ?... Amos pouvait bien être un peu courageux ; mais, à raison de huit heures par jour, il ne s’agit plus de courage, plutôt d’inconscience, plutôt de comportement suicidaire, de crucifixion !... Pourquoi, pourquoi ce mur de labeur où, des hommes, vient s’écraser le capricant vol de phalène ?... Selon le père Banq, « On doit s’appliquer au travail dans un esprit de pénitence et de soumission à la volonté de Dieu »... Non, mais quelle outrageante jobarderie !... Sa tétine ayant dû rouler au bas du lit dès les premières heures de la nuit, il se reprit à sucer la dernière portion de taie encore sèche et se pelotonna tout contre comme sous le ventre chaud et aimable de Téna.
Téna ! Sa Téna ! – qui avait un peu plus de finesse et de cœur que ce lourdaud égotiste et prétentieux de Minibus !... Et ne parlons même pas de Cucendron, vieille naine grisonne dont la croissance s’était arrêtée net du jour qu’un chien lui avait dévoré tout bébé les trois quarts des tripes et dont la comprenette était à la mesure du gabarit !... Téna, c’était autre chose ! Si Amos avait une fierté en ce monde, c’était bien d’avoir aimé la petite chatte écaille de tortue et d’avoir été aimé d’elle, d’avoir noué cette exceptionnelle relation de confiance et d’intimité... Téna, tout simplement, avait fait son éducation. Elle lui avait appris, excusez du peu, à dormir. Dès qu’elle le voyait s’asseoir, elle sautait sur ses genoux pour une longue sieste qu’il n’osait interrompre. Tel sage hodjatoleslam, ne voulant pas déranger le chat endormi sur un coin de sa djellaba, avait préféré couper le vêtement plutôt que réveiller l’animal : Amos, lui, non seulement restait immobile pendant des heures, veillant à conserver les mêmes écartement et inclinaison des genoux, mais encore, lorsqu’il trouvait Téna endormie quelque part, posait doucement la tête sur sa cuisse ou la glissait entre ses pattes, la contraignant à son tour à une après-midi d’immobilité. Et cette paresse de la chatte s’exerçait jusque dans les conditions les moins favorables, aussi bien sur un minuscule tabouret de poupée que sur le sommet encombré d’une penderie. Amos n’était pas allé jusqu’à imiter semblables prouesses, mais il possédait à présent à un niveau plutôt correct la méthode d’endormissement des félins, qui permet de conserver un état de demi-veille où, le cerveau restant alerte, on peut, le temps d’un profitable « micrododo », se couper du monde tout en l’ayant à l’œil.
Oui, il ne dormait que d’un œil. Et pourtant, on pouvait dire qu’il en avait sur l’oreille, Aubépine ayant passé une bonne partie de la nuit – après lui avoir infligé un récital complet d’Anne Sylvestre – à ululer dans la chambre d’à côté... Parfaitement, il l’avait entendue ululer et en avait déduit qu’elle s’entraînait pour la fée Mélusine, personnage auquel elle vouait la plus grande admiration et à qui, depuis des années, elle souhaitait consacrer une pièce de théâtre – dont elle tiendrait le rôle titre, évidemment. Les exercices de la nuit avaient dû spécialement concerner le dénouement de la légende, lorsque la serpente démasquée s’élance par la fenêtre et vole autour de la forteresse en poussant des cris perçants avant de disparaître à jamais. Et si Amos avait le plus grand respect pour le travail de recherche d’Aubépine, il pensait simplement qu’elle aurait pu faire un peu moins de raffut la nuit précédant sa première journée de...
Le cœur battant à cent à l’heure, il émergea du sommeil pour la troisième fois et subit un nouvel assaut de l’impitoyable réalité : le contrat de travail, le rendez-vous à 9 h aux Bureaux de la Colline, à l’autre bout du monde !... Non, il n’irait pas ! Rien ne l’obligeait, il était libre, il allait le réaffirmer sur le champ par une déclaration fracassante, où était le cahier bleu ?... Trop loin, à l’autre bout de la chambre, surtout ne pas se lever ! Ne pas se lever, ne pas ouvrir un œil, ne pas bouger, garder la tête dans le traversin ! Tout le malheur vient de se lever, jolie formule – où était son cahier ?... Et pourtant, Amos, pourtant, le loyer ! L’argent, Amos, l’argent !... Mais l’argent ne l’intéressait pas, non non non non, en quoi l’argent est-il intéressant ?
– L’argent est intéressant pour payer le loyer, c’est le nerf de la guerre ! Déjà presque deux mois de retard : un de plus et c’est le commandement de payer dans les trois jours et l’obligation de produire un contrat d’assurance habitation et un autre pour l’entretien de la chaudière que vous n’avez jamais souscrits!... Des obligations faisant l’objet de clauses résolutoires dans le bail !
– On ne tue pas les gens parce qu’ils n’ont pas fait ramoner leur chaudière.
– On les met à la rue s’ils ne paient pas leur loyer.
– J’irai vivre à la campagne ! Je déteste, je hais Paris !... Pollution ! Effet de serre ! Violence urbaine ! Misère ! Stress !
– Tu adores Paris !... Ensuite, Paris ou campagne, il y aura toujours un loyer à payer.
– À la campagne, je pourrai écrire, je serai plus détendu. Je porte un roman en moi. J’ai rassemblé le matériau, maintenant enfin je suis prêt à le coucher sur le papier – j’ai écrit l’incipit, le reste va suivre, je le sens... à la campagne, je m’installerai au milieu de la forêt et je tricoterai sur le canevas des frondaisons s’enchevauchant.
– Alors, qu’attends-tu pour partir ?
– Ici je parfais mon expérience. Tu crois qu’on fait de la littérature comme on lâche un pet, toi ?... Écrire un roman, c’est comme tricoter un pull jacquard.
– Oui, et bien si tu veux rester à Paris pour penser ton œuvre, Victor Hugo, commence par payer ton loyer !
– Victor Hugo ! Tout de suite les comparaisons idiotes !... Je n’ai aucune facilité, moi ! Aussi je n’écris que ce qui m’est essentiel, ce qui me coûte !... Passe-moi le cahier bleu, tiens, que je te lise quelque chose... Non, attends, je me souviens :
Nous sommes de ceux pour l’accomplissement de qui Dieu doit prêter vie. L’urgence en nous rien ne libère, plutôt nous paralyse. Il nous faut l’espace large et vierge d’une vie à perte de vue pour nous y projeter, nous y perdre.
Et puis, après seulement, peut-être...

– … ? Peut-être quoi ? Tu as oublié la suite ? Tu ne sais plus te citer ?
– Mais non ! Ça finit comme ça ! Ça reste en l’air, ouvert... Une ouverture sur l’absolu...
– Oui, bon, l’absolu c’est bien beau, mais il y a aussi le...
– Le loyer ! Le loyer ! Le loyer !...
– Exactement. La caque sent toujours le hareng, Amos. Et passer ton enfance à Marseille, un panier de figues et un verre d’orgeat à portée de main, ça n’a pas réellement fait de toi un parangon de combativité !... Pense à Éliane Rotoque : « Amos Viltet a tendance à laisser un certain flou, ne s’impliquant jamais totalement dans ce qu’il a à faire »... Et, plus loin : « Amos Viltet possède un bon niveau, inégalement exploité » !... Les capacités, tu les as, Amos ! Mais tu les utilises toujours en dernier recours, comme on sort son joker ! Tu t’assures le confort minable d’un poste d’employé administratif ou je ne sais quoi, un contrat de six mois !... Mais c’est un poste de cadre, à durée indéterminée, que tu devrais te décrocher ! À l’avant-garde du monde du travail !
– Jamais ! J’ai changé d’avis ! Plutôt mourir !... Et ce que tu ne sais pas, c’est qu’il est fini, le temps des petits boulots ! Même six mois, je ne peux plus travailler ! JE NE PEUX PLUS!... Fini ! C’est fini ! Je ne me lèverai pas !
– Oh, que si, tu vas te lever !... Tu vas te lever, Amos Viltet !... Tu vas te lever et tu sais pourquoi ?... Parce que tu n’as pas le choix, voilà pourquoi !
– Non! Non ! Non !
– Debout !... Pense à l’appartement ! À Aubépine !
– M’en fous ! Peut pas aller bosser, elle ?... Une semaine de secrétariat en faux tailleur Chanel et il lui faudrait la retraite à vie !
– Pense à ce quartier que tu aimes bien, Amos ! Tu aimerais être obligé d’en partir ?... Pense à l’avenue de Clichy ! La porte de Clichy ! La place de Clichy !
– Tu oublies la rue, le boulevard et le passage de Clichy.
– Pense à ta petite chambre, comme tu y es bien, quand la pluie résonne sur le toit !...
– Oh, laisse-moi ! Laisse-moi !...
Baigné de larmes d’impuissance, Amos se réveilla pour la quatrième fois.

Ces cauchemars dialogiques du matin, à l’orée du réveil, dans lesquels une instance éducative intériorisée lui faisait la leçon, lui étaient coutumiers. Quelquefois, et pas seulement dans son sommeil, c’était tout un tribunal d’épiciers qui débattait d’un aspect de son mode de vie ou de pensée. Avant de nombreuses décisions, il consultait toujours la voix péteuse du petit peuple introjecté – son papa était gérant de supérette – et optait parfois pour une solution consensuelle, le plus souvent pour une prise de position franchement tranchée, au délicieux goût de révolte et de liberté – jamais, c’était une question d’honneur autant que d’éthique et de vrai bon sens, il ne laissait les épiciers l’emporter. En l’occurrence, la nécessité de travailler était incontournable, son surmoi aux accents boutiquiers n’avait malheureusement pas tort.
– Allons, Amos, ce sera juste un mauvais moment à passer... Un moment de six mois, mais un moment quand même... Et d’ailleurs, demain, c’est déjà vendredi. Qu’est-ce qui pourrait te décider à te lever, hein ? Qu’est-ce qui te ferait plaisir ? Une bonne douche ? Un thé ?... Ouh ! je sais : un vrai breakfast ! Avec œufs au plat, bacon !... Bon, le frigo n’a pas vu un œuf depuis longtemps, encore moins de bacon... Par contre, il reste trois knackis ! C’est bon, ça, les knackis, non ? Moins bon que le bacon, soit, mais enfin, pas mauvais... Et puis, tu pourras toujours prendre un café dans un bar, si tu ne tardes pas trop à te lever...
– Ah oui ? Et avec quel argent ? répliqua amèrement Amos.
Il s’attacha à visualiser plutôt le paquet entamé de knackis isolé dans la grande cathédrale vide du frigo. Il en connaissait, filiation épicière et surconsommation obligent, la composition par cœur : entre les liants protéiques, les polyphosphates et l’antioxygène, subsistait un chouïa de viande de porc... Apparut alors dans la brume, la laie suitée qu’il avait presque percutée, enfant, au détour d’une épinaie, un jour qu’il faisait du vélo en forêt. Elle l’avait chargé sur quelques mètres, il avait dû pédaler à toute blinde, les pédales dérapant sous ses pieds – heureusement, la sanglière avait vite abandonné, ne voulant pas s’éloigner de ses petits... Il avait senti le singulier parfum de terre brûlée de la bête, il avait été tout près de l’énorme hure triangulaire, il avait vu les défenses jaunes et recourbées, les petits yeux éraillés et obstinés aux scintillements balais, les soies hérissées... Elle avait roumé de fureur tout contre lui, il avait échappé de peu à la dentée, et comme il aurait aimé être un des trois marcassins ! Approcher sans danger les sabots durs comme le silex, le bourbelier fumant, être recouvert par les mamelles lourdes et terreuses, prendre une tette rosée entre les lèvres !... Sanglier ! Sanglier ! Singularis porcus ! Porc solitaire ! Sanglier !... Il téta à nouveau le coin fort détrempé de sa taie, et s’enfouit dans des senteurs humiques de ségrais et bruyère, loin du matelas aux ressorts fatigués, loin du corps au sang pollué, loin des Bureaux de la Colline, loin du monde agité des hommes, du fascisme rampant de cette fin de siècle, loin d’une terre bientôt amputée du poumon amazonien et du Gulf Stream, loin d’un libéralisme aux allures de chacun pour sa peau de bête, loin d’un monde de bombes antipersonnel, de scientologues, de pitbulls utilisés comme armes défensives – pour en faire un résumé plutôt gentillet, de ce monde... Gentillet mais suffisamment évocateur pour que les mains d’Amos, de leur propre chef, prennent le chemin fort battu et compulsif de chez le poulpe.

Ce n’était pas par vantardise que le poulpe s’appelait le poulpe : il n’avait ni les dimensions tentaculaires de la pieuvre de Gilliatt ni même celles de la petite seiche vive, carénée et autopropulsée, semblable à un suppositoire lancé dans les eaux calmes du port – par la taille et le teint, le poulpe tenait plutôt du radis rose, il n’était poulpe que par sa moiteur et sa douceur, sa vie retirée dans un creux d’ombre. Amos le caressait comme il aurait fait d’un moineau apeuré, sans savoir que c’était sa propre peur qu’il caressait, moderato d’abord, piu mosso ensuite, pour lui tordre le cou et pouvoir dormir encore quelques minutes, le corps mis en courte veilleuse neurovégétative, la peur bue par un mouchoir de papier posé sur la table de nuit.
Tel saint Cyr dans le rêve de Charlemagne – à quelques détails près –, Amos était attaché nu sur le dos d’un sanglier géant – un razorback du bush australien, un mètre cinquante au moins au garrot – dévalant à vive allure une cavée s’enfonçant dans les sous-bois. Les soies de l’animal lui faisaient une couche rêche et mouvante de toile émeri, la brande flagellait son corps au passage. De sa selle gigotante, il voyait défiler l’édredon feuillu de la cime des arbres, et rien ne semblait devoir arrêter la course du suidé excité par le fardeau brêlé à son échine, ginguant de sa masse nerveuse pour s’en débarrasser, martelant de ses courtes pattes chaussées d’onglons de mats taconeos amortis par l’humus. Amos sentait la musculeuse machinerie de vie sauvage mettre délicieusement à mal sa scoliose, il entendait lui couler sur la nuque les ahanements sibilants de la bête, son cornage de diphtérique au bord de jouir ou d’expirer, ses sanglots presque, presque de petits mots à peine formés, souillés de terre et de bave, des mots hésitant entre béatitude et désespérance, de singultueux mots de rage ensalivés de désir, portés sur un effluve fauve. Il endurait un véritable martyre, notre Amos. Sainte Azénor et sainte Perpétue – l’une avait été enfermée dans un tonneau jeté à la mer, l’autre livrée aux bêtes sauvages (une vache furieuse l’envoya en l’air, mais, transportée en extase, elle ne se rendit compte de rien) –, il les comprenait de l’intérieur, il vivait leur supplice à la lumière d’un ingrédient rarement mis en avant par les ministres du culte dans leur prêche : la volupté. Indéniable qu’il prenait du plaisir à être malmené des lombaires par le mastozoaire hispide et râblé, soies hérissées en planche à clous, bolide de nerfs lâché entre les fougeroles – et le poulpe, à l’évocation de la scène, prenait mollement son expansion.
Cependant, quand bien même savoureusement rude et trépidante, la course folle n’avait pas à elle seule mission de mener le poulpe à délivrance. À Amos de veiller à ce qu’elle ne reste qu’un prologue : que le fantasme lancé à toute vitesse dans les sentiers forestiers échappe à son contrôle, que le convoi vienne à verser, qu’homme et bête liés roulent dans un fossé, qu’oubliés ils s’y mêlent en viande faisandée, et le poulpe, à des années-lumière de sa cuisine habituelle, devrait faire son miel d’un mélange de zoophilie et nécrophilie... Non, il était temps d’en arriver à la seconde partie du scénario, celle où un colosse, braconnier ou boquillon, cheveux noirs et crépus, torse et visage mangés de poil noir, homme des bois à la Camille Lemonnier, sortait à point nommé d’un hallier pour couper la route au sanglier, lui bondissait au groin avec une incroyable souplesse et, tel Hercule à Érymanthe, l’empoignant par des oreilles qu’il avait minuscules, faisait à la force des biceps plier la hure à hauteur de son sexe, et l’assujettissait entre ses cuisses dans un froncis de velours côtelé noir et bouillonnant. Le monstre enjugué sous le pubis de l’herculéen sylvain avait beau se débattre, rien à faire, l’étau était d’inexorable acier, déjà il suffoquait, puis, dans un spasme, il cédait à la mort brutale et sans drame des bêtes sauvages, s’éteignait d’un seul coup sous la scoliose d’Amos, son œil agatisé bientôt pris dans une vitrosité sans appel. Alors, l’homme des bois dégoulinant de sueur farfouillait longuement dans la poche de son pantalon, il en extrayait un eustache dont la taille arrachait au prisonnier un geignement d’angoisse mâtiné d’admiration, se penchait pour couper les liens – Amos voyait sous la chemise à carreaux les délicates perles de diaphorèse couronnant chaque poil noir – puis, avec une extrême délicatesse, le prenait dans ses bras, le serrait contre sa poitrine, et l’emmenait dans sa cabane de bois cachée sous un boqueteau...
Le radioréveil réglé pour se déclencher tous les quarts d’heure hurla un second cocorico terrifiant et Amos sursauta pour la quatrième fois.
Seigneur ! Pourquoi devait-il se jeter avec mille autres damnés dans la bouche du métro Brochant pour aller bosser ? Au nom de quoi, semblable forfaiture ?... « La punition d’Adam et Ève en ce monde fut d’être condamnés à travailler péniblement, à souffrir et à mourir », comme disait l’autre... Et les épiciers réunis dans la tête d’Amos de surenchérir que tout le monde doit travailler, que c’est la loi commune, qu’on ne peut s’y soustraire, qu’il faut gagner sa vie, assurer sa subsistance !... Il ne pouvait donner entièrement tort à tout ce beau monde, mais avait-il seulement le droit de dire, eh bien, que malgré le fait que leur discours parût juste et cohérent, il ne se sentait tout bonnement pas concerné ?... Que, par quelque décision extraordinaire et difficile à expliquer, il se sentait exempté de la redevance laborieuse par chacun due en échange de la vie ? Que l’idée de subsistance n’activait en lui nulle trace d’agressivité vitale ?... Cela à la différence de son frère, agent de change de son état, et les rares fois où il était allé déjeuner avec Ferréol et ses collègues à la Brasserie de la Bourse, les jeunes hommes réunis devant un sandwich et un bock de bière, menton volontaire et silhouette nerveuse de tronc d’acacia, lui avaient semblé, par une ardeur toute guerrière si ce n’est par un physique nettement plus avantageux, être les indiscutables descendants des chasseurs néanthropiens... Pas le moindre relent de cette âpreté chez lui – d’où la nécessité sans doute d’avoir tout un aréopage populaire logé sous le crâne. L’emplissait la foi de jouir d’une dispense au travail, dérogeance consentie en vertu d’une occulte raison, un peu comme un monarque accorde noblesse et privilèges à une maison en reconnaissance de légendaires faits d’armes ou actes de bravoure. Cette distinction ne signait pour autant ni honneur ni supériorité : dispensé de travail, soit, mais investi de quelle tâche à venir ?... Voilà : Amos Viltet se sentait comme un réserviste ; et quand son aventure se présenterait, pour singulière qu’elle fût, il la reconnaîtrait sur le champ et y jetterait en bloc sa vigueur de sanglier reposé... En attendant, qu’on lui foute la paix. Une écrivaine de génie, qui n’était pas précisément économiste mais qu’un immense faiseur de pluie et de beau temps sur les marchés mondiaux avait consultée, n’avait-elle pas déclaré que la notion de plein emploi, à notre époque de totale mutation, était à reléguer au rayon des vieilles lunes ?... On l’avait conspuée ou applaudie, or avait-elle fait autre chose que dire que le roi était nu, cette dame ?... N’étant ni veuve douairière ni gigolo, Amos se mettait sur les rangs des victimes de la mutation assistées et rentées à vie d’une allocation de trois francs six sous. À sa manière il faisait voeu de pauvreté, tel saint François d’Assise, le Poverello... Et, concernant sa quasi-abstinence sexuelle, il s’agissait d’un tout autre problème : il n’était pas vraiment question de vœu, là – c’était un tout autre problème, il n’avait pas envie d’y penser pour le moment, non non il n’y penserait pas... Telle une grosse loutre engourdie, il s’ébranla et frétilla lourdement sur sa couche comme s’il avait voulu traverser le matelas, couler parmi les ressorts, s’enfoncer dans le domaine de rouille et de peluche des acarus, et s’enfouir dans la moquette...
Bon, c’est vrai, il fallait toutefois bien l’admettre : la sexualité avait eu un poids décisif dans le marasme qui frappait de plein fouet le sixième étage du 24 rue Berzélius... Amos avait usé et abusé du kiosque télématique, composant à tire-larigot des numéros de messagerie rose à près de quatre francs la minute. Et s’il s’était contenté – la plupart du temps – d’écouter les annonces, en vue d’un autoérotisme amélioré, au résultat, il y avait eu cette pharamineuse note de téléphone et la ligne avait bel et bien été coupée... Aubépine s’en moquait bien, qui possédait son radiotéléphone, et, expulsé par faiblesse charnelle du paradis des rationnaires en maigres allocations chômage, Amos avait dû, pour rembourser la dette, répondre à quelques offres d’emploi – on connaît la suite.