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Action
restreinte n° 3, Avant la parole
Sommaire
01 Édito, Isabelle Zribi + un CD audio inclus * Ce titre a donné lieu à une version plus récente, rebaptisée « La lang » (Bye-bye la Perf, DCC) et écoutable ici
Ouverture Pour retrouver l'essence du théâtre, suggère
Valère Novarina, il faudrait, pour bien faire, plonger Puisque nous sommes des animaux parlants, nous ne pouvons que partir de la langue. Nous nous trouvons inévitablement au pied de la lettre. Adresser la parole. Couper la parole. Tenir sa parole. Perdre la parole. Prendre la parole. Bonnes paroles. Homme de paroles. Infidèle à sa parole. En parole. Sur parole. Donner la parole. Donner sa parole. Recevoir la parole. Reprendre sa parole. Donner ou prendre la parole est en apparence l'acte le plus aisé qui soit. Pour autant que l'émission de paroles ne se fasse pas de manière désordonnée ou trop timorée, l'on ne prête ni ne dépose la parole, mais on la donne ou on la prend. Cela suppose l'arrachement à nous-même, ou la prise de possession de quelque chose. Pourquoi la langue tient-elle tant, dans ce cas, à ce que nous ne donnions pas notre parole, arrachée à nous-même, c'est-à-dire la parole induite par notre souffle, notre pensée propre, mais la parole ? Faire sienne la parole, donner sa parole, requiert un effort supplémentaire, un effort de volonté ou, au contraire, un abandon, peut-être cet au-delà de la passivité évoqué par Blanchot. Cette parole donnée est de l’ordre de la promesse, du contrat, de l’engagement. Ma parole, au contraire, est la parole domestiquée, dont l’on s’est rendu assez maître pour qu’un autre s’en empare et nous demande des comptes. Au Moyen-âge, les chevaliers victorieux ne faisaient pas de prisonniers, ils se contentaient pour tout trophée de la parole des vaincus. Précieux trophée que la parole donnée, de cette parole dotée d’un pronom : si tu me donnes non pas la parole, mais ta parole, la situation change radicalement. Qu’engage-t-on lorsque l’on donne sa parole ? – Son honneur, la confiance que l’on peut inspirer, ses biens, peut-être. Qu’engage-t-on lorsque l’on donne la parole à quelqu’un ? Que donne-t-on de soi-même ? – Rien ! De quoi s’est-on appauvri ? – De pas un kopeck de soi ! Quand nous donnons la parole, c’est par excès de langage, car nous cédons quelque chose qui ne nous appartenait pas. La parole nous échappe sans cesse. Prendre la parole paraît plus ardu que de passer la main, et de la donner. Prendre la parole suppose qu’elle ne nous a jamais été donnée, ou que nous l’avons perdue et qu’il faut la reprendre. Cette expression s’avère finalement curieuse. Bien souvent, en effet, nous prenons la parole qui vient de nous être offerte. Mais alors, la parole ne serait-elle jamais pleinement reçue ? Contrairement à ma parole que je peux donner, et dont un autre a la possibilité de se réclamer maître, personne n’a jamais eu la faculté de se déclarer le propriétaire de la parole, même lorsque celle-ci lui a été généreusement cédée. Même octroyée par un autre, la parole n’est pas nôtre. Il faut encore l’arracher, la saisir, la violer : la prendre. La langue rend complexe la réception de la parole d’autrui : la seule parole que l’on reçoit est La Parole, sous-entendue dotée d’une aura mystique. L’on ne reçoit pas la parole du commun des mortels. La réception de la parole suppose du moins un Autre, qui suppose à son tour sinon Dieu du moins une présence hors de l’homme et supérieure à lui. Peut-être que, dans l’échange avec un simple interlocuteur, on reçoit une part de cette aura mystique, si l’on accepte que le dialogue se laisse traverser par l’inspiration. La parole circule et personne ne peut proclamer : j’ai la parole, j’en suis le maître, je l’ai apprivoisée, domestiquée, j’ai établi des barrières autour d’elle, elle ne plus m’échapper, la parole reste dans son enclos, celui que je lui ai attribué, elle s’ébroue dans les limites que je lui ai imposées. La parole s’échappe finalement de toute emprise. Nous rêvons de la posséder enfin, mais elle nous esquive, pour demeurer une chose sans maître, immaîtrisable. Réclamer la parole ne signifie pas exiger la possession de la parole en tant que telle, mais plutôt l’écoute de l’autre, suivie de sa prise en charge de la parole. Tant qu’elle n’est pas reçue, puis reprise par un autre, la parole est synonyme de silence. Il s’agit, en parlant, de revendiquer l’existence même. Antonin Artaud ne s’y trompe pas lorsque, dans la correspondance qu’il échange avec Jacques Rivière en vue de l’éventuelle publication de ses écrits, il s’interroge sur la « recevabilité absolue » de ses poèmes, à savoir « leur existence littéraire » : « Je suis un homme qui a beaucoup souffert de l’esprit, et à ce titre j’ai le droit de parler. »1 La question, dans la prise de parole, est bien de savoir si elle est légitime ou non, mais il s’agit également de se demander quel lieu et quel temps préexistent à son énonciation, autrement dit d’où l’extirper : « Dans une heure et demain peut-être j’aurais changé de pensée, mais cette pensée présente existe, je ne laisserai pas se perdre ma pensée. »2 Est-ce pour cette raison qu’à la fin de sa vie (il a brutalement décidé de mettre un terme à sa créativité littéraire la veille de sa mort), Antonin Artaud s’est mis à noircir des cahiers avec de simples « bâtons », estimant qu’il lui fallait réapprendre à écrire ? Pour que la parole puisse se diffuser, autrement dit, pour qu’elle puisse trouver une écoute publique, elle doit se couler dans un certain nombre de filtres, de critères, un cadre : une langue, une police de caractères, un éditeur, des médias… Nous sommes parlés plus que nous parlons, soutient Lacan ; lorsque nous articulons des mots, ou les écrivons, quelqu’un d’autre semble écrire ou parler à notre place. Quelle parole nous parle donc, qui, en nous parlant, nous formate, nous pétrit dans sa glaise ? De la sorte, nous parlons peut-être la langue de nos ancêtres, mais non leur parole, qui ne leur appartenait pas réellement. Nous continuons néanmoins à proférer des sons, sans conscience véritable de ce que nous véhiculons. Dans la société de consommation, des mots, des expressions, des blocs de parole s’introduisent dans les gorges et font émettre les paroles de la société de consommation. À la surconsommation et surproduction de produits s’ajoute une surconsommation et une surproduction de paroles, devenues comme tout le reste, de simples valeurs d’échange, des pièces usées ou de la fausse monnaie. Pourtant, si les mots sont maintes fois énoncés, ils ne se diversifient pas le moins du monde. On assiste au contraire, simultanément à une prolifération de paroles, à un appauvrissement de la langue, réduite à quelques mots d’ordre. La contrepartie est donnée par des proférations de « moi-je », assorties de revendications de sincérité. Sans doute est-ce logique que les sociétés qui ont ravalé toute chose au rang de marchandise, qui ont accompli un processus de domination totale, cherchent à poser un voile pudique sur l’horreur quotidienne – curieux débat sur le voile, d’ailleurs, dans lequel celles qui ont refusé de le porter sont privées de la parole au profit d’experts de la laïcité que l’on ne savait pas si féministes. Mais un voile utile en ce qu’il fait écran à la pauvreté de masse qui prospère, au retour à des conditions de travail dignes des romans de Dickens. Quelle est la valeur du pouvoir de parole, si son cadre
est trop étroit ? C’est la condition politique d’une
démocratie possible qui est ici en jeu. Que vaut-elle en effet
si elle ne prend en compte que les voix assourdies des électeurs,
dont le choix est encadré avec soin, et non la clameur des multitudes ?
On tombe alors dans de fausses alternatives. Pourquoi le refus d’une
politique ouvertement raciste doit-il se payer de l’adhésion
aux paroles vides des spécialistes de l’illégitimité ?
Que devient dès lors la valeur de cette parole qui prétendait
s’élever contre l’obscurantisme ? La parole anéantie,
ne reste que la voix. Vox clamat in deserto. « Avant la parole » s’annonce
comme la possibilité d’une action politique de la langue,
et dans la langue. Quelles langues employer, quelles langues faire ployer ?
Quelles paroles clamer, inventer, moduler, déformer, afin de constituer
une critique de la langue ? à quoi ressemblera la parole du
refus ? Comment parvenir à une parole politique efficace ?
Quelles paroles lancer contre cette société de surconsommation,
contre la société ultra libérale et répressive
qui s’organise en Europe, alors même que la parole dont nous
disposons n’est entièrement pas la nôtre ? Prendre la parole, et prendre la parole pour support, outil, objet de réflexion de la littérature, recèle sans doute des potentialités singulières de critique de la langue et d'inventivité. Volatile, anonyme et intime, la parole nous échappe et, nous échappant, retisse des liens essentiels avec quelque chose de primitif, de primordial, déterre des racines enfouies, invoque et invente ses sources mythiques. Au contraire du langage – qui est une faculté – et de la langue qui, constituant un système, s’inscrivent dans la durée, la parole est éphémère, réduite au seul moment de son énonciation, à laquelle succède, comme en écho, un dépassement du temps, l’évocation de la fiction de l’origine.
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