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Action restreinte n° 2, Faits et effets de rupture
2nd semestre 2003

Sommaire
01 Édito
02 Ouverture
07 Rosencrantz, épisode dramatique, António
Franco Alexandre (trad. Guida Marquès)
17 L’Esprit de l’escalier, Marie Étienne
26 Le Change, Éric Meunié
30 État second, Mathias Lavin
37 La Décollation, Clayton Eshleman
46 Les Ombres, Hervé Baudat
47 Couper (au) court, Dominique Quélen
52 Shanghai, le temps suspendu, Aurélie Soulatges
55 Cheminements circulaires, entretien
avec Ryoko Sekiguchi
68 Carlito refait, David Lespiau
71 Atomique et à hydrogène, bombe, Louis Zukofsky (tard.
Martin Richet)
76 Pour en finir..., Aurélie Soulatges & Isabelle Zribi
78 Liaison déborde, David Christoffel
84 « Lieu/instead. », p. inman
87 Tournez la page de la Kulture occidentale, svp, Isabelle Zribi
94 Le Messianique sans messianisme, Yoshiyuki Sato
99 Ont participé à ce numéro
Ouverture
Mathias Lavin & Isabelle Zribi
Faits et effets de rupture correspond à deux
facettes possibles de l’idée de rupture, évoquées
par Francis Scott Fitzgerald lorsqu’il distingue « les
grandes poussées soudaines qui viennent ou semblent venir du dehors,
[...] celles auxquelles on attribue la responsabilité des choses »,
de ces « coups d’une autre espèce qui viennent du dedans
– que l’on sent quand il est trop tard pour faire quoique
ce soit, et que l’on s’aperçoit définitivement
que dans une certaine mesure on ne sera plus jamais le même »
(The Crack Up). La phrase de Fitzgerald souligne que la rupture,
la fêlure, sont intimement liées à la perception du
temps. En effet, comment écrire la rupture si elle apparaît
« trop tard » ? Comme tout événement,
il s’agit de répondre à son injonction sans que l’on
puisse jamais la planifier, l’attendre, la programmer. Écrire
la rupture, et pas seulement sur la rupture, implique une fidélité
à l’événement, une fidélité qui
engage de ne jamais savoir si l’événement a lieu,
si la fidélité n’est pas infidèle, si la foi
n’est pas illusion ou folie.
Comment commencer, comment finir ? De quelles manières
peut-on constater que quelque chose arrive ou est arrivé ?
Que peut-on faire survenir ou advenir ? Si certains textes ne commencent
ni ne finissent jamais, la question fondamentale est bien celle de la
lecture. De quelles façons peut-on alors sauvegarder, dans la lecture
comme dans l’écriture, la fiction si souvent inféodée
au récit linéaire ? Une telle sauvegarde est-elle possible
ou sommes-nous condamnés au racolage actif de « la putain
‘‘il était une fois’’ » (Benjamin),
maquerautée par l’industrie culturelle ? Cela nous invite
à explorer les pouvoirs du fragment, ces « échardes
de poème » dont parle Roberto Juarroz, pour voir, notamment,
ce qui subsiste de la fiction dans une forme fragmentaire. Peut-on concevoir
des « échardes de roman » ? Et comment
mettre en place, dans un texte, une lecture fragmentaire, la lecture de
« rognures de littérature » proposée
par Henry Miller dans Tropique du cancer ?
Écrit-on en rupture, et pour briser quelle continuité ?
En vrac, et parfois en les combinant : celle d’un système,
d’une époque, du réel, d’une idéologie,
d’une forme, de la phrase, du sens, etc. Une fois laissée
de côté l’idée d’un temps ordonné
par une finalité lisible, peut-on encore écrire « en
rupture » ? Les rapports qu’entretient l’écriture
avec le réel ne sont pas absents de ce questionnement dans la mesure
où la production de la nouveauté, qu’elle soit artistique
ou politique, s’inscrit dans l’idéologie d’une
époque. Quelle rupture, quel « il était une fois »
convaincu peut-on tenir dans une période où survient un
événement inédit toutes les cinq minutes, et où
l’on dégage une apocalypse ou l’avènement du
chaos tous les deux mois ? L’envers de cette agitation est
du ressort de ce que Günther Anders désignait sous le nom
de syndrome de Nagasaki, évoquant cette « répétition
désinvolte, irréfléchie, immotivée d’Hiroshima
», afin de décrire l’anesthésie dans laquelle
nous plonge le retour permanent du monstrueux. Pris dans ce mouvement
maniaco-dépressif, nous sommes contraints de penser avec cette
vision morose du temps. Comment peut-on croire, sans rire, à la
rupture, à l’événement que l’écriture
et la lecture d’un livre ont toujours vocation à être ?
Comment penser qu’un livre changera tout, illuminera le monde d’une
clarté nouvelle, comme le pensait Roussel, derrière ses
rideaux tirés, écrivant ce qu’il pensait être
une œuvre majeure ? Pourquoi faire une revue, et tenter de travailler
véritablement autour d’un objet – la fiction –
d’une évidence telle qu’on oublie qu’elle peut
encore revêtir des formes nouvelles ?
Si l’on compare notre époque au début
du XXe siècle, ou encore aux années soixante-dix,
il semble que, dans les discours tant scientifiques que politiques, les
effets de rupture se sont substitués à toute croyance en
une possibilité réelle de rupture. Il s’avère
difficile en effet d’imaginer une rupture quand les lois de l’alternance
politique concourent à produire l’illusion du changement
et des procédés de rupture qui ne visent qu’à
la conservation du même. La révolution politique ou artistique
n’est plus d’actualité. Les jeux sont faits, toute
révolution est vaine, et le « tout a déjà
été écrit » contemporain semble nous condamner
à de mornes remixes. Le terrorisme menaçant des Forces du
Mal existait bien avant le 11 septembre 2001, et la guerre en Irak
aurait eu lieu, même sans lui. La modernité en littérature
n’a jamais existé. La modernité en littérature
comme ailleurs n’a pas eu lieu. Rien n’a changé depuis
Mathusalem. Et ce qui a changé avait déjà changé
avant que l’on ne le dise. Il est trop tard.
Nous devons tâcher de réfléchir à
la manière d’inscrire la rupture dans notre appréhension
de la littérature, dans la lecture ou l’écriture.
Si l’idée d’avant-garde a produit des œuvres dans
le passé, elle est tant directement liée à une conception
de l’histoire qui ne régit plus celle de l’époque
présente. Nous savons que l’illusion d’une nouveauté
radicale ne possède par rapport à l’acceptation résignée
que l’avantage de la naïveté sur le cynisme. S’intituler
mouvement d’avant-garde, ou mouvement littéraire paraîtrait
dérisoire1. Pourtant, nous écrivons, nous lisons, nous faisons
une revue, nous travaillons à comprendre ce que peut être
la fiction, comment elle peut engendrer des formes littéraires
neuves, ceci sans faire de cette expérience le simple enregistrement
répété du nihilisme contemporain. Nous acceptons
notre position minoritaire qui n’est pas l’attente d’une
capitalisation : un jour viendra (gloire à toi DHEA !)
où nous aurons nous aussi une parcelle de pouvoir ; non plus
que la satisfaction d’occuper une position marginale dans laquelle
nous pourrions en vain, broder nos autofictions béates.
Deleuze et Guattari constatent dans Mille Plateaux
qu’au cours du XIXe siècle, après que les
romancières anglaises ont commencé à écrire,
aucun écrivain homme n’a pu écrire de la même
manière. Non pas que les écrivains étaient tous devenus,
dans leur écriture, des femmes, mais parce qu’un ensemble
de rapports qui caractérisaient l’écriture des femmes,
conséquence de l’éducation des filles qui leur ôte
corps et histoire, ont dès lors contaminé l’ensemble
des puissances molaires de la langue : « La montée
des femmes dans l’écriture romanesque anglaise n’épargnera
aucun homme : ceux qui passent pour les plus virils, les plus phallocrates,
Lawrence, Miller, ne cesseront de capter et d’émettre à
leur tour ces particules qui entrent dans le voisinage ou dans la zone
d’indiscernabilité des femmes. Ils deviennent-femme en écrivant. »
Se placer dans une position minoritaire en tant qu’écrivains
consiste donc à se situer dans une logique d’écriture
qui ne tend pas à accéder à la langue la plus universelle
possible, la langue neutre, la langue transparente, la belle langue, le
grand style, mais plutôt à entrer dans une démarche
qui soit ouverte aux ruptures – à la fêlure, à
la césure. De la sorte, la langue apparaît comme un devenir-langue-des-femmes,
un devenir-langue-des-esclaves et des colonisés, un devenir-langue-étrangère
de la langue maternelle, un devenir-langue-enfantine, un devenir langue-animale.
Loin de nous retrancher de la sphère sociale, nous décidons
d’y entrer par le biais d’un usage minoritaire de la langue.
Nous ne revendiquons pas une langue qui soit celle d’une minorité
à laquelle nous nous affilierions, avoir une écriture de
femme, d’étranger, de colonisé, de juif, d’enfant,
d’animal, de fou etc., mots d’ordre démagogiques produisant
une littérature banale et mimétique. Nous voulons, comme
le décrivent dans leur écriture de pédés moléculaires
Deleuze-Guattari et comme l’ont pratiqué tant d’écrivains
qui nous importent, trouver un ensemble de rapports, de combinaisons,
qui fassent apparaître la femme moléculaire, l’animal
moléculaire, le nègre moléculaire, l’enfant
moléculaire, le juif moléculaire, le pédé
ou la gouine moléculaire, voire la minorité moléculaire,
susceptibles d’attaquer ou de questionner les grandes puissances
molaires de la langue : la syntaxe, la ponctuation, le récit,
le genre, etc. Acte qui « s’applique à du papier »,
à l’heure des flux massifs de population et des formes contemporaines
de l’asservissement, faire une revue est aussi un geste dirigé
vers tous ceux qui sont « sans-papiers ». Dès
lors, notre réflexion en écriture n’a pas vocation
à créer une marge dans laquelle nous serions inscrits, mais
plutôt de contaminer par une meute de langages guérillers,
moléculaires, particulaires, les puissances normées de la
langue.
La simplicité du slogan surréaliste il
faut changer la vie consiste à ne voir dans l’écriture
que l’horizon d’une transformation possible et se refuser
à l’évidence : la littérature a déjà
changé la vie, elle ne fait que cela et c’est sa seule raison
d’être.

Rosencrantz, épisode dramatique
António Franco Alexandre (trad. Guida Marquès et Mathias
Lavin)
À l’époque j’avais commencé
à entraîner l’équipe de basket du lycée
F. et aussi
à diriger le groupe de théâtre du lycée F.,
quoique
je fusse trop jeune pour une quelconque direction sportive
et trop jeune pour un quelconque entraînement artistique
et trop incompétent pour l’une et l’autre.
Les grands airs de la grande ville me plaisaient
avec ses palmiers descendant jusqu’au fleuve ses rues nombreuses
et ses longs escaliers escarpés que les loups en bande empruntaient
furtivement pour atteindre le haut des collines,
et le parfum des arbres le long de l’allée
que j’empruntais, tôt le matin, pour aller de chez moi au
lycée F.
et, en fin d’après-midi, pour revenir du lycée F.
à chez moi.
Début septembre j’ai acheté « Les Techniques
du basket »
dans une librairie de campo de ourique et, quelques jours après,
le classique « Espace, Temps, Architecture », parce
que je comptais
être architecte, un jour. Le jour suivant
j’ai acheté un t-shirt d’une fantaisie fantastique
approprié à la mise en scène théâtrale
et à l’entraînement sportif,
un t-shirt de fantaisie que j’ai malheureusement perdu, quelques
jours après,
dans une laverie automatique, parmi d’autres vêtements sales.
La veille des premiers cours je suis allé au bar Solaris
pensant atteindre l’ivresse appropriée à la veille
d’un nouveau destin, lié à jamais au théâtre
et au basket.
J’ai bu de la vodka et de l’anis jusqu’à ne plus
sentir
mes yeux dans leurs orbites regarder ébahis
les lumières psycho-analytiques, les radiations laser,
les sphères stroboscopiques, qui éteignaient et allumaient
le dessin fantastique de mon t-shirt
tout juste étrenné, du bar Solaris. Je suis tombé
sur G. debout près du comptoir du bar Solaris
les cheveux noirs, si courts que l’on voyait la naissance
de la nuque, où le parfum animal est le plus parfait.
Je me suis approché de G., au comptoir du Solaris, avec
hésitation et, cependant avec insolence aussi,
avec l’hésitation et l’insolence d’un metteur
en scène
jeune et inexpérimenté ouvrant, pour la première
fois, les pages
d’un célèbre drame obscur. Le corps de G. était
toujours
qualifié d’« éblouissant »,
depuis le jour où un peintre
des beaux-arts avait dit à la séance de pose :
« le corps de G. est éblouissant ». Le corps
de G.,
visible, imaginable, dans la nudité de la nuque de G.,
était « éblouissant ». Il éblouissait,
à le regarder, à l’imaginer,
le corps de G., près du comptoir, les cheveux noirs et courts.
Quand G. me laissait lui caresser la nuque la sensation
était « éblouissante ». Humainement
j’ai pensé comment serait
le contact tri- ou tetra-dimensionnel de mon corps
ou d’un autre corps, avec le corps de G., le mélange
de mon corps, ou d’un autre corps, avec le corps de G., couchés
peut-être, dans le lit étroit de mon étroite chambre
aux murs nus, à campo de ourique ? Les mains
de G., visibles près du comptoir du Solaris,
l’haleine de G., plus sensible quand G. riait,
les épaules de G., stroboscopiquement devinables,
étaient devant moi, accessibles devant moi,
près du comptoir. Sur scène, le corps de G.
était « éblouissant ». J’avais
souvent admiré
l’« Hamlet » post-moderne dans lequel
G. jouait
Hamlet et Ophélie, dans des performances « éblouissantes ».
L’Ophélie de G., l’Hamlet de G., avaient modifié
toute la dramaturgie, la dramaturgie de Shakespeare
et toute la dramaturgie, l’herméneutique de Shakespeare
et toute l’herméneutique. Le corps, éblouissant, de
G.,
avait transformé toute la culture, toute la vie de l’esprit,
d’abord la culture et la vie de l’esprit occidentales,
puis, pour toujours, toute la culture,
toute la vie de l’esprit, puis, pour toujours, toute la vie
de l’occident à l’orient. L’apparition de G.
sur les scènes de Pékin ! Le dialogue de G. avec G.
(Acte III, scène 2) dans l’arène silencieuse de Tucson,
Arizona !
la foule compacte attendant, dans la nuit glacée,
l’avion qui conduisait G. vers la pampa argentine,
étaient dans toutes les mémoires, dans tous les livres,
et, en fin de semaine, dans tous les journaux,
avec des photos toujours plus exactes et parfaites,
avec des commentaires toujours plus exacts et parfaits, mais
loin, irrémédiablement, du sens, de la concision
exacte et précise de l’Hamlet de G., de l’Ophélie
de G.
soir après soir sur toutes les scènes du monde.
L’enseignement du théâtre, des techniques dramatiques,
la possibilité de l’enseignement du théâtre
et la possibilité
du théâtre étaient complètement autres
depuis que G., soir après soir, éblouissait
les salles, de l’occident à l’orient. Maintenant
le corps de G., près du comptoir du Solaris, révélait
stroboscopiquement la nature de toutes les choses,
comme le corps de G., sur scène, soir après soir révélait
la nature de toutes les choses, et la naturalité
de la nature de toutes les choses, et la nature
et la naturalité de toutes les personnes humaines
assises, effrayées en silence, dans les salles du monde.
La bouche de G. était, naturellement, merveilleusement
concise et parfaite. Dans toutes les langues du monde
la bouche de G. révélait les mots de toutes les langues
du monde
avec concision, avec précision, révélant, soir après
soir,
la nature des mots, et la naturalité
de la nature des mots. Plus célèbre,
plus terrible, plus exact et concis que la bouche de G.
que le souffle des mots dans la bouche de G.
il y avait, pourtant, le silence de G., il y avait, pourtant, les silences
de G.,
le silence de l’Hamlet de G. et le silence de l’Ophélie
de G.,
deux silences entièrement distincts et étrangers rencontrant
le silence et l’effroi de toutes les personnes humaines
dans toutes les salles du monde, révélant
l’intime et ultime silence de toutes les personnes humaines
assises, et transformées, dans toutes les salles du monde.
Le corps « infini » de G., comme avait dit le philosophe,
l’ubiquité du corps de G., soir après soir,
dans les théâtres et les arènes et les stades de l’occident
à l’orient,
jusqu’à l’aube, jusqu’à l’aube
dans les télévisions et dans les cinémas et sur les
scènes du monde,
n’ont jamais épuisé le mystère, l’exaltation
du corps de G., des mots et du souffle des mots
dans la bouche de G., dans le corps de G., la mystérieuse exaltation
de tous les corps, dans toutes les salles du monde.
Étonnant, je n’étais pas étonné, de
voir maintenant
le corps de G. près du comptoir du Solaris, la veille
du premier entraînement de basket, du premier cours de théâtre
au lycée F. Naturellement, les élèves de théâtre
du lycée F.
seraient doués pour le basket ; naturellement, les élèves
de basket
seraient doués pour le théâtre ! ai-je pensé.
Étonnant, je n’étais pas étonné
de tomber sur G. au comptoir du Solaris, les cheveux noirs et courts
où l’on imaginait mieux les cheveux d’Hamlet, les cheveux
d’Ophélie. Toutes les nuits, toutes les nuits j’attirais
le corps de G. vers le côté marin du décor,
toutes les nuits, jusqu’à l’aube, j’aimais
et je trahissais le corps de G., sur toutes les scènes du monde.
Toutes les nuits j’aimais le corps de G.
avec l’amour de l’Hamlet de G. et l’amour de l’Ophélie
de G.
avec l’amour de G. pour le corps de l’Hamlet de G.
et avec l’amour de G. pour le corps de l’Ophélie de
G.
et avec l’amour de toutes les personnes humaines
pour le corps « infini » de G., dans toutes les
salles du monde,
selon les mots du philosophe. Au comptoir du Solaris, maintenant,
G. buvait de la vodka et de l’anis, et révélait
la nature des liqueurs, et la nature de la lumière
qui tombait stroboscopiquement sur le corps de G.,
et la nature de toutes les choses, de tous les êtres.
Dans la mémoire du corps de G. il y avait la mémoire
de toutes les choses, de tous les êtres. Un jour,
entre les murs nus de ma chambre étroite,
G. avait raconté sa rencontre avec Sophocle, dans une taverne
de Chios*. Un jour dans une loge de Covent Garden,
G. avait déclamé, pour moi seul, des poèmes japonais.
Un jour, sur une plage de Chypre, G. avait répété
les termes exacts d’un dialogue avec Thomas Bernhard.
Un jour, dans une rue de Reno, Nevada, G. avait dévoilé
les paroles de Nietzsche, durant ses derniers jours à Turin.
Il n’y avait pas de fin à la mémoire du corps de G.,
« infini »
selon le mot des philosophes. Toutes les nuits
je tuais et mourais, le corps de G. dans le corps de G.,
toutes les nuits le corps « éblouissant »
de G.
était mort et poison dans mon corps, et mon corps
était poison et mort dans le corps de G.,
l’amour et le poison et la mort dans le corps de G.,
la disparition du corps de G. dans le poison et dans la mort
dans mon corps, dans le corps de G., dans l’intime et ultime
apparition du corps de G. en scène, dans l’intime et ultime
apparition du corps de G. dans mon corps. Je me suis approché de
G.
avec hésitation, avec insolence. Toutes les nuits,
depuis la première nuit jusqu’à la dernière,
je savais
l’horreur et l’abjection du corps de G. en scène,
l’horreur scénique, l’abjection scénique du
corps de G.,
l’apparition et la disparition, scéniques, du corps de G.,
toutes les nuits sur scène je traînais le corps de G.
hors de la scène, hurlant pute ! enfant de ta mère !,
empoisonné et ébloui par le corps de G.,
par la jalousie et la colère et l’oubli
du corps de G. en scène. Maintenant
je mettrais en scène « Ajax », avec
le groupe de théâtre du lycée F. Maintenant
l’enseignement simultané du théâtre et du basket,
la coïncidence spatiale du gymnase et de la scène,
la ressemblance plastique des corps
quand ils se meuvent, et des mots se mouvant,
transformeraient l’idée intime et ultime du théâtre,
portant sur les scènes du monde un nouvel effroi
et la sérénité, une nouvelle idée sur les
scènes du monde.
Chaque existence naturelle, chaque chose naturellement
séparée d’elle-même, chaque mouvement séparé
des mots, seraient silencieusement révélés. Chaque
silence
serait le silence, silencieusement. La multiplication
des acteurs transformerait la nature
intime et ultime de tous les êtres, de toutes les choses
humaines, de toutes les personnes humaines
dans toutes les salles du monde. Maintenant, cependant,
près du comptoir du bar Solaris les jeunes acteurs
réunis autour du corps« éblouissant »
de G.
dévoraient les mots de G., dévoraient la bouche
de G., dévoraient le corps« éblouissant »
de G. Maintenant,
cependant, l’amour et le désir des jeunes acteurs
dévoraient le corps« éblouissant »
de G., près
du comptoir du Solaris, la veille des premiers cours
de théâtre et de basket. Maintenant
la mort de G., du corps de G., l’intime et ultime
et éblouissante mort du corps de G., et de la mémoire
du corps de G., dévorent le corps et l’idée
et la possibilité
du théâtre. Le corps de G., cependant,
reste en scène. Les arbres s’inclinent
sous le vent du décor. Les jeunes acteurs
transforment la mort de G. dans le corps de G., transforment
le corps de G. dans la mort de G. dans le corps
des jeunes acteurs. Les langues des jeunes acteurs
se mêlent aux mots de G., au corps de G.
« éblouissant », au mot « éblouissant »
dans le corps de G. Dans ma mise en scène
« Ajax » triomphe sur les scènes du monde !,
dans l’effroi et dans l’abjection des scènes du monde.
Plusieurs jeunes acteurs triomphent dans le rôle d’Ajax,
à Tokyo, au Texas, dans la pampa argentine.
Puis, un jour, en tournée
à travers les scènes et les arènes et les stades
du monde,
nous avons connu W., dans un gymnase d’Atlanta. Le lancer de W.
avait la concision, la précision, le tact
qui m’avait échappé, en mettant en scène « Ajax ».
La vitesse
de W., l’apparition du corps de W.
avant le lancer, m’avait échappé, en mettant en scène
« Ajax ».
L’apparition et la disparition de la peau de W.
à l’instant du lancer, l’esprit de W.
dans le corps de W., la vigueur et la grâce de l’esprit de
W.
dans le corps viril, féminin, de W., m’avait échappé,
en mettant en scène « Ajax ». J’ai
embrassé,
un à un, les jeunes acteurs ; j’ai accompagné
W.
à l’aéroport, à la veille d’un jeu décisif.
Le corps de W., la nudité de W.
dans l’esprit de W., me troublaient, à l’aéroport,
à la veille d’un jeu décisif.
Le jour suivant, au premier cours de théâtre, j’ai
parlé
de la dramaturgie possible et nécessaire
après la mort de G., du corps de G., de mon
intime et ultime souvenir de G., autrefois,
quand le corps de G. éblouissait les salles du monde
dans l’effroi et le silence des salles du monde, autrefois.
Tard déjà, au bar Solaris, à campo de ourique,
j’ai bu du vin, des liqueurs, j’ai dansé toute la nuit
dans une concise et exacte stroboscopie.
Quelques jours après, je me suis désintéressé
du théâtre. Les arbres
ont fleuri, le long de l’allée, sur le chemin du lycée
F.
où j’ai continué à entraîner l’équipe
de basket
tandis que je lisais « Espace, Temps, Architecture »
en attendant G., qui s’était attardé une fois de plus
à campo de ourique, dans la librairie sportive.
* Ion de Chios, ap. Atheneus
13.603e-604d.
« Rosencrantz » est tiré de Quatro Caprichos
(Assírio & Alvim, 1999).
Cheminements circulaires
Rencontre avec Ryoko Sekiguchi
Mathias Lavin : Partons de cette phrase qui
nous a frappés dans Calque : « (« l’énergie
de ne pas créer des récits ») ».
Ryoko Sekiguchi : Les récits et la narration se
créent inévitablement si on ne fait pas attention, quelque
chose arrive, quel que soit le genre littéraire, même dans
la poésie, cette tentation du récit est très forte.
Ce n’est pas vraiment s’opposer à quelque chose, mais
plutôt faire remarquer les éléments qui machinalement
nous accompagnent dans l’écriture, sans qu’on y prête
attention. C’est aussi s’interroger : Est-ce que dans
tous les livres la linéarité est nécessaire ?
Isabelle Zribi : La linéarité est liée
au récit pour vous ?
RS : Oui, avoir une entrée, un cours que l’on
suit, et une sortie. Même dans des récits complexes ou chevauchés,
au fond, cette linéarité existe.
IZ : Le cheminement non linéaire, dans Calque
ou Cassiopée Peca, qui est résistance au récit,
est notamment un travail sur le temps. Cassiopée Peca convoque
en outre quelque chose d’ordre mythologique, d’indifférent
au temps linéaire.
RS : Je voulais créer un temps où deux voix,
ou même plusieurs, peuvent advenir en même temps, mais chacune
dans un lieu différent. Ce temps particulier est aussi le temps
de la poésie, le temps qui résiste au déroulement
temporel qui n’avance que dans un seul sens.
ML : Cassiopée Peca donne l’impression
d’une structure en spirales, les mots tournoient, oscillent, pour
reprendre des termes que vous utilisez. L’écriture tourne
sur elle-même, mais sans clore l’espace du livre. Calque
paraît davantage construit autour de la figure du cercle que l’on
trouve d’ailleurs dessinée dans le livre.
RS : Quitter la linéarité conduit à trouver
un nouvel itinéraire. Circulaire, pour ne pas avoir une destination
particulière vers laquelle se précipite l’écriture,
ce qui serait le contraire de l’écriture de la poésie.
Le style devient quelque peu fantomatique, crée des phrases en
accueillant uniquement des phénomènes, des phénomènes
sans sujet.
IZ : C’est ce que vous appelez des voix ?
RS : Oui, qui existent comme des monades. Des phénomènes
proches d’une figure de la langue elle-même. Je me demande
comment laisser la langue advenir, comment laisser la langue vivre de
sa propre vie. Cela crée un temps modifiable.
Dans Cassiopée Peca ou Calque, je ne sais pas ce
que fait le lecteur, est-ce qu’il part du début ? Je
pense que même dans ce genre de texte géométrique,
non linéaire, l’attraction linéaire est forte. Devant
des blocs géométriques, que fait le lecteur ?
ML : Pour Cassiopée Peca, j’ai eu l’impression
frappante qu’on pouvait lire en commençant au milieu, soit
en remontant vers le début, soit vers la quatrième de couverture.
Je l’ai lu en dépliant les pages dans un sens et dans l’autre.
RS : Dans ce livre, il y a clairement un centre à partir
duquel on peut s’étendre vers les deux côtés.
Dans la version japonaise, le livre avait une forme différente.
Il s’agissait de 10 feuilles de format A2 pliées en 8. Le
but était de créer quelque chose que l’on pouvait
lire sur la page, mais aussi à travers la page ; on pouvait
lire la surface, ou en transparence comme à travers du verre. En
lisant ainsi, cela constituait un autre poème. C’était
une tentative de constituer un double vers. Dans le livre en français,
beaucoup de vers ont disparu. Il s’agissait de voir comment un texte
qui était à l’origine destiné à un papier
de grand format se transformait face à une autre contrainte imposée
par un format différent.
IZ : Qu’avez-vous dû adapter ?
RS : Un grand format permettait de disposer des paragraphes
de registres différents sur une même feuille, et j’ai
été obligée de les couper. Les phrases, les éléments
d’une même feuille ont dû parfois être détachés.
Il m’a fallu créer de nouvelles unités.
Dans mon travail, la difficulté vient de la différence de
certaines opérations grammaticales ; dans la version japonaise,
j’ai tenté par exemple de créer des phrases sans sujet
ni complément d’objet direct, ce qui rend extrêmement
difficile la traduction en français, car je n’ai pas trouvé
beaucoup de verbes intransitifs. Parfois, j’ai été
obligée de reprendre un verbe de même signification, qui
peut exister sans cod, ou de le remplacer par un adverbe, un mot d’une
autre nature. Dans la version japonaise, dans beaucoup de phrases, on
ne sait pas qui parle, ce qui est difficile à rendre en français.
Ces opérations grammaticales étaient liées au contenu.
La manipulation de la langue, de la grammaire, quand elle est détachée
de la fonction du texte, ne veut rien dire. Cela ne prend sens que si
ces opérations grammaticales sont liées au but du poème.
IZ : Il faut conserver un lien entre le sens et la manipulation
grammaticale.
RS : C’est comme une expérience de chimie :
choisir une matière qui est suffisamment souple et légère
pour faire telle ou telle expérience. C’est quelque chose
de cet ordre : comment créer la matière adéquate
à une expérience précise.
ML : Pour revenir à la façon dont on peut lire
vos textes, on a l’impression nette que le déroulement linéaire
du temps est supplanté par une dimension spatiale. La question
est alors : comment passe-t-on d’un bloc de texte à
un autre ? Comme si c’était à partir de certains
lieux que les « voix » pouvaient se manifester.
RS : J’ai souvent l’impression que les textes
sont trop orchestrés. Si on se laisse porter par le déroulement
temporel, le danger est que l’on est obligé de se précipiter
vers un lieu précis, ou que l’on retrouve une fin similaire.
Dès que l’on accepte ce déroulement, on ne peut plus
résister au fait que le texte arrive à une fin, qui est
presque identique, quel que soit le texte. Dans les poèmes, un
compromis est fait pour éviter que la fin n’arrive, ou plutôt
pour cacher sa fin inévitable. Si on définit la poésie
comme le miracle de voir une phrase, vivante comme un être, suivre
une autre phrase, unies tout en étant indépendantes l’une
de l’autre, la fin, c’est le moment où l’on doit
admettre qu’il n’y aura plus de nouvelle phrase après
la dernière. C’est cruel. Pour éviter cette violence,
qui arrive dans tous les poèmes, les poètes proposent une
sorte d’atténuation, un suspens pour faire semblant de ne
pas terminer leur poème. Quand on prend n’importe quel recueil
de la collection Poésie Gallimard, et qu’on regarde les derniers
vers, on s’aperçoit que les poètes utilisent toujours
la même tournure, une porte identique pour sortir du poème,
quel que soit le talent du poète. Il y a toujours une même
opération. Je vais citer Giorgio Agamben : « comme
si la fin impliquait pour le poème une catastrophe et une perte
d’identité si désastreuses qu’elles exigeraient
le déploiement de moyens métriques et sémantiques
tout à fait particuliers […]. D’où l’aspect
souvent faible, presque vil, de la fin du poème. Proust a observé
une fois, à propos des derniers vers des Fleurs du Mal,
que le poème semble brusquement s’abîmer et perdre
son souffle (il tourne court-écrit-il-tombe presque à
plat…il semble malgré tout qu’il y ait là quelque
chose d’écourté, un manque de souffle). »1
ML :
Une opération de suspension ou de rupture nette.
RS : Ce sont deux exemples que l’on retrouve massivement.
Chaque poète ne peut adopter qu’une seule fin, comme si une
seule mort était possible pour chacun, ou comme si toutes les morts
se ressemblaient. Cela ne veut pas dire que j’ai réussi à
contrer ce mouvement. J’ai cru qu’en installant un texte comme
Calque, j’éviterais qu’il y ait une fin. Théoriquement,
on peut lire ce texte de n’importe quelle manière. Mais des
lecteurs perspicaces trouveront toujours une fin cachée quelque
part, permettant de sortir du poème. C’est étonnant
de voir à quel point nous en avons besoin.
IZ : Il faut une certaine tournure pour sortir du labyrinthe.
RS : Sortir du texte lui-même, c’est un grand
mystère pour moi. Comment on entre dans un texte, et comment on
en sort.
ML : C’est pour cette raison que la figure du labyrinthe
intervient dans les textes, concrètement même, puisque des
bouts de phrases en dessinent la forme dans Cassiopée Peca.
IZ : Dans le labyrinthe, la sortie et l’entrée
posent problème ; on ne sait pas quand on est entré,
ni quand on va sortir.
RS : On pourrait peut-être trouver plusieurs entrées
au texte, et peut-être plusieurs sorties.
IZ : Les questions de l’entrée et de la sortie
du poème se posent-elles de manière différente ?
RS : Je pense, oui. En tous cas, le début ne pose pas
un problème aussi cruel que la fin. Puisque la suite est toujours
assurée, il y a davantage de possibilités pour entrer dans
le texte. Malgré tout, pour le commencer, on détermine souvent
un lieu d’écriture : ici commence quelque chose. D’ailleurs,
le premier vers, l’incipit, est aussi un gros problème.
IZ : Le mode de lecture donne un poids particulier à
la première phrase. Finalement, si on ouvre un livre à n’importe
quelle page, la première ligne lue sera chargée d’un
poids spécifique.
RS : C’est ce qui caractérise la lecture comme
acte physique. Dans un poème, si on bute sur un vers et qu’on
retourne au précédent, celui-ci n’a plus le même
aspect qu’à la première lecture. Ce vers fatalement
lu restera comme « déjà lu » et attaché
à la lecture du vers suivant. Quand on lit quelque chose, on est
sans cesse entre le « pas encore » et le « déjà ».
ML : Pour rompre avec un mode d’enchaînement convenu,
vous travaillez plutôt sur l’idée de non-finitude,
de non-clôture, du texte, du livre, une certaine idée de
l’infini ou du non-fini.
RS : Si on avait conservé le livre en rouleau, la pratique
de la lecture aurait été tout à fait différente.
Le fait que le livre s’ouvre, est agrafé, et que l’on
ne peut pas en détacher les pages, a imposé de manière
inconsciente une certaine écriture, une certaine conception du
livre et du poème. Passer d’un vers à l’autre
donne un sentiment particulier ; passer d’une page à
l’autre, demande une force que l’on a tendance à oublier.
Entre chaque page, une distance se crée. Si l’on considère
qu’une page est l’espace où certains mots vivent, ils
disparaissent à chaque fois que l’on tourne une page. Soudain,
ces mots disparaissent.
ML : La rupture se fait alors sentir à chaque fois
que l’on tourne une page.
RS : Oui, et à chaque fois que l’on passe d’un
vers à un autre.
ML : Quand on regarde deux pages de Calque en vis-à-vis,
il y a des effets de rupture d’un bloc à l’autre, mais
aussi en raison de la pliure qui les sépare. On ressent cette violence
dont vous parliez, lorsque l’on doit, pour ainsi dire, traverser
la pliure.
RS : Effectivement chaque page impose une certaine longueur
aux lignes. Même si on veut créer une longue ligne qui se
lit d’un seul souffle, c’est impossible du fait de la contrainte
du format de la page. Si cette contrainte existe, pourquoi ne pas l’admettre
jusqu’au bout et en faire quelque chose d’artificiellement
défini, en disant qu’un vers doit faire telle longueur. Je
décide à l’avance de la taille des blocs, de telle
manière que chaque paragraphe forme un carré.
ML : Dans vos deux livres traduits en français, on
est convié à une véritable expérience de lecture.
Il y a cette violence, certes, il y a un moment douloureux où il
faut tourner la page, mais on ressent aussi une certaine fluidité
liée au regard : on cherche quelque chose, comment enchaîner
un bloc à l’autre avec différentes modalités
(je pense à ces paragraphes qui sont numérotés avec
des lettres et ordonnées selon un ordre non alphabétique).
Cette expérience physique de la lecture fait jouer toute une sensualité
du regard parcourant la page.
RS : La lecture est un vécu physique au même
titre que l’acte d’amour. Tout aussi réelle et directe.
J’ai voulu souligner cette chose qui existe, mais qui passe inaperçue.
ML : C’est d’autant plus perceptible que cette
dimension physique ne trouve pas d’échos référentiels
simplistes dans le texte. On a parlé de la dimension formelle et
matérielle, de la composition du texte, mais il y a aussi des éléments
fictionnels importants, des lieux, des noms, une rencontre, un marché,
des babouches...
RS : Ce sont des éléments tricheurs puisqu’ils
font semblant de montrer le bout du récit, qui en réalité
ne constitue pas un récit. Ce sont des clignotements, presque des
épiphanies.
ML : L’insistance se fait sur le regard : les mots
servent de cache et dans le même temps le regard a besoin des mots.
RS : Personne ne peut nier à notre époque la
prééminence presque excessive du regard sur tous les autres
sens. Les mots qui nouaient une relation heureuse avec le son ne peuvent
plus échapper à ce regard, qui a dominé et modifié
non seulement le mode de lecture mais aussi le mode d’existence
des mots. De ce fait, ils doivent désormais remettre en cause leur
relation avec le son, et avec l’absence de son. Les mots qui apparaissent
dans les poèmes ne sont pas imprononçables, mais il y a
des choses imprononçables que parfois le regard seul peut approcher.
Il y a des chiffres dans Calque. C’est imprononçable,
car quand on dit « onze », c’est une appellation
du chiffre, mais pas la prononciation du chiffre « 11 ».
Des locuteurs de langues différentes peuvent lire ces chiffres,
mais les appellent de différentes manières. De même,
dans la version japonaise, il y a des mots français, japonais,
persans. Selon les langues, le degré d’illisibilité
augmente. Ils restent des mots mais sont imprononçables. Si l’on
ne reste pas dans une seule langue unifiée, il y a des éléments
imprononçables. D’ailleurs dans une même langue, il
existe des éléments imprononçables. Pour montrer
ces mots dans le texte, j’ai créé des phrases qui
ne se laissent pas porter par le plaisir sonore.
ML : En raison de l’importance accordée au regard,
j’ai l’impression qu’il y a une dimension orphique dans
vos textes. On cherche quelque chose, on se demande dans quel lieu cela
se passe, comme si l’écriture se tournait vers une chose
qu’on ne pouvait pas regarder. Dans Calque, vous écrivez
(en français) : « même la langue maternelle
ne nous laisse parler qu’en nous détournant. »
Ce regard détourné, qui est peut-être celui d’Orphée,
nous parle aussi du silence.
RS :
Le texte de Mitsué Fujitani2, que j’ai traduit
et qui évoque « l’esprit-langue »,
révèle un mode de pensée qui a prédominé
longtemps dans la pensée linguistique japonaise, persistant jusqu’à
très récemment. Je suis assez contre. Selon cette conception
linguistique, « l’esprit de la langue » n’existe
que si elle est habitée par le corps de quelqu’un, que s’il
existe un son, que si un corps l’émet.
IZ : C’est forcément l’idée du son
qui accompagne le corps du mot ?
RS : Oui. Mon travail sur le regard est tout à fait
à l’opposé de ce mythe de « l’esprit-langue »,
de la volonté de lier à tout prix la langue au son, et de
nier la pratique de lecture qui est complètement muette. Ce qui
est particulier à ma langue maternelle, c’est qu’il
y a trois sortes d’écritures, qui permettent de donner différentes
impressions selon l’écriture que l’on choisit. La lecture
muette donne donc encore plus de sens que la lecture à haute voix.
Je pense toujours que s’il y a une définition de la poésie,
c’est que chaque fois qu’on lit une phrase, un vers, apparaissent
des mots, tout autres que ceux qui ne sont que de simples porteurs de
significations ; il y a une véritable apparition des mots,
que l’on pourrait appeler épiphanie et qui est à chaque
fois irremplaçable. C’est pour cela que la rupture dans les
poèmes est si violente. Car ce qui est apparu soudainement disparaît
aussitôt, et cette apparition est unique. À chaque fois que
l’on passe d’un vers à l’autre, il se crée
une rupture énorme. On s’étonne parfois que l’on
puisse passer d’un vers à un autre, que l’on puisse
ainsi échapper au danger de mourir. La question de l’enjambement
est fascinante pour cette raison, car il permet au poème de se
survivre, il le détourne de la mort à chaque fin de vers.
En ce moment je suis passionnée par la poésie andalouse
du XVIe siècle. Elle propose un système magnifique
de double langue avec, dans le poème, différentes combinaisons
possibles. Par exemple, si le poème était écrit en
arabe classique, il pouvait finir en arabe oral, en mozarabe ou en hébreu.
Si on commence en hébreu on peut finir en arabe, seule la fin du
poème est dans une langue différente mais le rythme du dernier
vers reste le même que le premier, même s’il est dans
une autre langue. On ne comprend pas le sens du dernier vers ; mais
souvent dans l’avant-dernier vers il est dit : « maintenant
je passe la parole à ma bien-aimée » qui est
la langue elle-même. C’est fascinant.
ML : Une certaine idée de la traduction apparaît
derrière cette pratique. Puisque vous avez traduit vous-même
vos livres en français, quelle expérience en avez-vous retirée ?
RS : Je dirais que c’est surtout une question de dosage.
Dans la traduction, il est souvent question de la signification des mots,
ce qui est un peu arbitraire. De nombreux éléments essentiels
tels le rythme, le refrain, la vitesse des phrases, une logique particulière
entrent en jeu, surtout dans les poèmes. L’idée de
profondeur accompagne toujours cette conception selon laquelle on ne peut
jamais trouver un mot parfaitement équivalent, connotation comprise,
en raison de la différence culturelle. Aussi, il y a souvent chez
les écrivains étrangers qui commencent à écrire
en français l’idée qu’ils vont exercer une torsion
dans cette nouvelle langue. Mais je ne crois pas que ce soit très
juste. D’abord parce que ce n’est jamais vraiment contrôlable :
ce n’est pas parce qu’on est étranger que l’on
peut faire subir quoi que ce soit à la langue, ce n’est pas
aussi facile. Je voulais garder surtout la surface de la langue. Dans
ma traduction, j’ai voulu éliminer les métaphores,
ou les termes trop chargés de connotation, et les remplacer par
des mots beaucoup plus neutres ou ambigus. Syntaxiquement parlant, j’ai
essayé de trouver des phrases dont le sujet n’est pas clair,
ou sans concordance logique. La notion de temps dans les vers existant
beaucoup moins en japonais, j’ai fait un travail pour briser un
peu la suite logique. Mais c’est toujours le choix de la surface.
La « surface » contre la profondeur traverse le
travail de ces deux livres sur plusieurs niveaux : texte-surface
du papier, mis en espace pour résister au temps qui s’écoule
dans un seul sens et pour étendre la pratique de lecture ;
surface de la langue pour résister à l’idée
de « signification profonde des mots, interprétation
profonde du texte », traduction comme travail de surface, pour
s’opposer à l’idée de « langue inséparable
de l’histoire ou de la culture », de la littérature
constituée du concept de profondeur. Je souhaitais que le texte
ne « creuse » pas l’espace littéraire
mais « étende » le champ littéraire.
ML : Il nous semble que le travail sur la page, la surface,
la pliure du livre, le passage d’une page à l’autre,
l’idée de constellation qu’évoque le titre même
de Cassiopée, vous rapprochaient de Mallarmé – pas
au niveau du lexique ou des procédés d’écriture,
mais pour un horizon de recherche commun : « Le pliage
est vis-à-vis de la feuille imprimée grande, un indice
quasi religieux ; qui ne frappe pas autant que son tassement en épaisseur…»,
ou aussi cette phrase très célèbre : « le
livre, expansion totale de la lettre, doit d’elle tirer directement,
une mobilité et spacieux, par correspondances, instituer un jeu,
on ne sait, qui confirme la fiction ». Ces citations entrent
tout à fait en résonance avec vos textes.
RS : Dans l’histoire de la poésie, beaucoup de
questionnements doivent être remis en cause dans le contexte actuel
ou attendent d’être appliqués ou réappliqués.
La poésie andalouse que j’ai mentionnée tout à
l’heure m’apparaît comme une forme dont on peut tirer
quelque chose pour nous, pour la poésie d’aujourd’hui.
ML : Une simple remarque pour finir : comment faire
pour citer un texte de Ryoko Sekiguchi ? Il n’y a pas
de numéro de page, on ne sait pas si on doit citer ce qu’il
y a sur l’autre page, ou à côté du bloc de texte
auquel on fait allusion, est-ce qu’il faut décrire ?
Si on voulait citer cette phrase par exemple : « Enfin
venue la possibilité de balbutier je parle d’un intervalle
pliable comme du loukoum », comment pourrait-on faire ? Est-ce
qu’il faudrait dire « le quatrième fragment »
ou plutôt « c’est le quatrième bloc sur
la page de gauche » ou « le deuxième bloc
en remontant les colonnes de droite » ? Mais en fait il
y a deux phrases au-dessus des blocs en question et les phrases se continuent
sur la page de droite…
RS : Vous savez, comment fait-on pour citer un fragment de
Sappho ?
IZ : Il y a des numéros de vers...
RS : Concrètement parlant c’est vrai, mais le
problème se pose quand il s’agit de fragments : on prélève
toujours sans évoquer ce qu’il y a avant. Ou alors il faudrait
dire : deuxième bloc, un peu sur la gauche… Comme pour
décrire un magasin, un bureau de tabac. C’est vrai, c’est
difficile, parce que la continuité se fait seulement par rapport
aux autres blocs pas à l’intérieur d’un même
bloc.
Pour mes livres récents, je ne reprends pas la forme de Calque
ou de Cassiopée Peca ; chaque contenu a besoin d’une
forme particulière. Mon dernier livre sorti en japonais, plus linéaire,
écrit à la première personne du singulier, parle
de l’expérience de la lecture, de la citation : si l’on
considère un mot comme un personnage, comment accueillir quelqu’un
d’autre dans un lieu qui est le nôtre ? Comment citer
ces personnages fragiles qui ne supportent pas d’être traités
violemment ? On ne fait jamais assez attention à cet acte,
très violent lui aussi, de la citation. Comment bâtir un
espace qui soit un lieu d’accueil pour les autres mots ?
1. Giorgio Agamben, La fin du poème, Circé,
2002.
2. Auteur japonais du XVIIe siècle. Voir Traité
des vraies paroles de Mitsué Fujitani, traduit du japonais
par Ryoko Sekiguchi, dans Dédale n° 11 & 12,
2000, Maisonneuve & Larose.

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