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Action restreinte n° 1, L'autre inhumain
Sommaire 01 Édito
Ouverture Faire un pas hors
de l'humain, se porter dans une sphère dirigée vers l'humain,
mais excentrique. Le choix du thème de « l’autre inhumain » s’explique d’emblée par l’irritation face à la persistance d’un humanisme pauvre ; que l’on se tourne vers la littérature, la philosophie, le cinéma, la photographie, etc. le constat est en effet asphyxiant : non seulement l’homme est partout, mais il semble être la seule perspective possible, après la mort des dieux et l’oubli de toute transcendance. Et quel homme ! Homme ancré dans sa cité, petit homme du quotidien écrivant un poème minimaliste sur Amélie Poulain, les nains de jardin et les plaisirs simples de chaque instant, homme qui n’est pas un singe mais qui n’existe pas plus d’une heure par semaine, homme authentique parce que nu sur la scène, homme des droits de l’homme et de la différence des sexes, homme bourré de qualités et flanqué d’une identité sclérosée, homme presque surnaturel à force d’être universel et sans origine. À côté de cet humanisme plus faible qu’il n’a jamais été, descendant sans envergure ni projet du sous-humanisme du XVIIIe siècle, l’on subit la sacro-sainte litanie sur la société du spectacle, répétée inlassablement par tous ceux qui opposent la société inhumaine de consommation et des images fausses à une réalité dont l’utopie pourrait presque être attachante si elle n’était pas composée d’images si ternes où l’homme, enfin revenu à lui-même, cède à ses véritables pulsions, à ses désirs authentiques. Contre le règne de la marchandise, les seuls remparts semblent être l’humain dressé dans son intégrité de sujet moral ou s’abandonnant au monde chaotique de ses pulsions. Les deux mouvements ont ceci en commun qu’ils posent comme établie l’existence d’une nature humaine et son immuabilité historique. Pas un instant, les tenants de l’une ou l’autre option ne s’interrogent sur ce qu’est un homme, question dangereuse que l’on est sommé d’écarter avec hâte. Le retour à l’homme tel que le voit l’humanisme contemporain (versant Père la morale ou frisson des mondes archaïques), ou la soumission totale aux puissances de la société technico-scientifique inhumaine et déshumanisante, l’alternative n’est guère stimulante ni réjouissante. De fait, nous avons l’impression de vivre dans une sorte de République de Salò (on peut souligner le terme de république), telle qu’elle a été pensée et présentée par Pasolini dans sa dernière œuvre : affreuse banalité du fantasme offert comme réalisation du paradis sur terre et horreur permanente à laquelle on nous demande tacitement de consentir. Et ce n’est certainement pas la résurgence d’un garde-fou humaniste qui fournit un garant fiable contre une inspiration à l’ordre et à la pureté mâtinée de la revendication si souvent partagée du refus de penser. Il ne saurait être question de reprendre les termes de la discussion
sur l’anti-humanisme telle qu’elle a pu se développer
dans les années 60-70, et pas seulement parce que le terme même
d’anti-humanisme peut avoir des connotations fâcheuses, mais
parce qu’il faut plutôt résister désormais à
l’anthropologisation généralisée. Ce n’est
pas l’anthropologie comme discipline qui est visée mais plutôt
ce trait d’époque qui fait de l’homme, alors même
qu’il semble prêt à disparaître, la borne de
toute chose, en étouffant par-là même ce qui échappe
à sa définition. Dans l’oubli du retour Ce petit texte peut être lu comme une note consécutive à l’écriture de Près des acacias (Actes Sud, 2002), récit d’une expérience littéraire et photographique conduite auprès de patients autistes dans l’un des hôpitaux psychiatriques de la grande banlieue parisienne et méditation sur les ressources de la fiction confrontée à cette forme particulière d’« inhumanité » que constitue la maladie mentale. Homère les nomme « les mangeurs de fleurs ». Mais ils se nourrissent de toutes sortes de choses aussi bien et ce sont les plus ignobles qui toujours les livrent à l’extase la plus lourde, la plus entière. Ils en oublient leur nom, leur histoire, leurs deuils et leurs désirs. Ils oublient jusqu’au souvenir d’avoir oublié tout cela. Ils tournent pour toujours dans un grand jardin froid aussi séparé du monde que le serait une île égarée aux confins impensable de l’univers. Ils ne parlent pas et on peut juste les imaginer s’abandonnant au grand jeu minuscule des phénomènes, au-dessous (la terre) et en dessus d’eux (le ciel). Un poète français décrit leur après-midi qui n’a jamais de fin, sa douceur étrange, les fruits miraculeux qu’ils vendangent et dont tout cœur a faim. L’oubli du temps les a faits semblables à des dieux mais leur Olympe s’enfouit dans les casernes, les cliniques d’une banlieue maussade et crasseuse. Leur panthéon n’est peuplé que de figures contrefaites, hébétées. On les dirait perdus parmi cette idiotie profonde que révèle la vérité possédée. Ils sont comme ces « immortels » que rêvait un autre poète du siècle passé, troglodytes ébahis pour l’éternité, tout le monde et personne en somme. Ils ne parlent ni n’écoutent, ne connaissent aucune des formes de l’affection ou de la tendresse, ne manifestent d’intérêt que pour les déchets les plus dérisoires dont ils font inlassablement les éléments d’une géométrie savante, leurs corps sont des toupies lentes et des balanciers blêmes, ils sont prisonniers d’une coque de noix mais s’estimeraient rois de l’univers s’ils n’avaient ces mauvais cauchemars qui les font parfois hurler et les jettent en sang contre les murs de leurs chambres. Ce sont des « inhumains », mais seulement si l’inhumanité se définit comme cette partie souveraine qui reste de chacun, une fois sa vie livrée sans retour au travail de néant de l’impossible : l’« inhumain », oui, plutôt que le surhumain et afin de congédier toute cette mythologie de mépris dont se prévalent puérilement tant d’écrivains vaniteusement attachés au fantôme de leur supériorité morale ; l’« inhumain » au sens de Bataille désignant cette part maudite de l’être qui ne s’en revient pas vers le monde du possible et qui ouvre, à son revers, « l’obscurité terrifiante des tombes ou des caves, l’impureté de la terre ». Ces lignes célèbres de Rimbaud si l’on veut : « [...] il s’agit de faire l’âme monstrueuse : à l’instar des comparchicos, quoi !... », etc., mais à condition seulement d’avoir vraiment compris ce qu’Hugo écrit des comparchicos dans L’Homme qui rit et que plus près de nous rappelle Pierre Guyotat : « Le monde, c’est un bordel : tous les enfants sont à vendre ». Aucune littérature ne compte si elle n’est un voyage effaré au pays des inhumains, une odyssée où chacun devient personne. À sa manière, Maurice Blanchot l’exprime, accrochant Ulysse au mat d’un navire dont le sillage l’arrache au chant ineffable des monstres. Un écrivain n’a rien vu s’il n’a pas visité ce domaine d’aphasie et d’oubli. Interminable, son récit lui ouvre la voie inquiète et coupable du retour : rien de plus. |
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